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Sommets de 6000 m au dessus de Huncayo
Sommets de 6000 m au dessus de Huncayo
Sur la route: battage du grain...
Sur la route: battage du grain...
petite collation sur la route...
petite collation sur la route...
Izcuchaca: sa voie férrée, sa place authentique...
Izcuchaca: sa voie férrée, sa place authentique...
belles couleurs et belle montée en perspective...
belles couleurs et belle montée en perspective...
Une vue de Huencavelica
Une vue de Huencavelica
Fin d'après-midi de fête sur l'altiplano
Fin d'après-midi de fête sur l'altiplano
Patricia tire des bords sous les rafales d'orage...
Patricia tire des bords sous les rafales d'orage...
En route vers 5059 m...
En route vers 5059 m...
Vers 5000 m...
Vers 5000 m...
début de la descente du "Col le plus haut du monde"
début de la descente du "Col le plus haut du monde"
Paysage minéral au dessus des mine d'Huachocalpa
Paysage minéral au dessus des mine d'Huachocalpa
En descendant sur les mines d'Huachocalpa
En descendant sur les mines d'Huachocalpa
petite fête dans un petit village
petite fête dans un petit village
Début de nuit manquant un peu d'intimité...
Début de nuit manquant un peu d'intimité...
Dans la montée au col faisant soit-disant 3800 m (en fait, 4600 m...)
Dans la montée au col faisant soit-disant 3800 m (en fait, 4600 m...)
Dans la descente du col faisant soit-disant 3800 m (en fait, 4600 m...)
Dans la descente du col faisant soit-disant 3800 m (en fait, 4600 m...)
retour vers la vie et les champs d'alfafa
retour vers la vie et les champs d'alfafa
des vélos sur la place principale d'Ayacucho: un moment rare !
des vélos sur la place principale d'Ayacucho: un moment rare !
Les fillettes de l'altiplano
Les fillettes de l'altiplano
Tout le monde fait dodo (même les vélos) à Occros !
Tout le monde fait dodo (même les vélos) à Occros !
2000 m plus bas que l'altiplano, il fait meilleur !
2000 m plus bas que l'altiplano, il fait meilleur !
je peux pas monter, j'ai piscine !
je peux pas monter, j'ai piscine !
Patricia s'accroche !
Patricia s'accroche !
Patricia s'écroule (momentanément)...
Patricia s'écroule (momentanément)...

Une traversée de l'Altiplano péruvien (Part 1/2)

Par francois, le 22.11.10

Cette traversée des hauts plateaux péruviens s'est déroulé comme une vague : le plus dur est de prendre la vague, ensuite il suffit d'y rester en équilibre et de se laisser porter.
Cette vague nous a pris à Huancayo, petite ville de l'altiplano péruvien perchée vers 3300 m d'altitude, pour nous déposer 15 jours plus tard à Abancay, non loin de Cuzco.
Entre les deux, 800 kilomètres d'efforts, de mauvaises pistes, de sueur, de moments difficiles et tendus entre nous mais aussi 800 kilomètres de paysages splendides, de rencontres chaleureuses et le plus souvent inattendues, des arrivées émouvantes au sommet de cols plutôt haut perchés et finalement 800 kilomètres de bonheur à deux.
C'est en effet une grande chance d'avoir à deux les mêmes rêves et c'en est une encore plus grande que de pouvoir les réaliser ensemble.
Nicolas Bouvier disait que "c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait".
C'est en effet prendre un risque que de partir à deux pour une aventure difficile : le couple éclate, ou se conforte.
Mais le bénéfice d'un tel voyage est à la hauteur du risque pris. Pour moi, ce fut mon plus beau voyage, celui qui m'aura laissé le plus de traces et de souvenirs. Peut-être aussi le plus "constructif" pour nous deux et le couple que nous formons.

Ce voyage est né dans le cerveau fertile de Patricia: un simple petit encart publicitaire sur un site Internet montrant le profil d'un parcours en VTT entre Huancayo et Cuzco ; on pouvait y voir une succession infernale de montées et descentes passant par des cols à plus de 5000 m et des creux de vallées à moins de 2000 m. Ce parcours était succinctement présenté comme un voyage d'exception, presque un exploit. Il n'en fallait pas plus pour que le rêve démarre. Patricia n'en démordait déjà plus et quelques secondes après me l’avoir montré, j'étais conquis moi aussi. Cette aventure présentée comme difficile semblait faite pour nous !


Mise en bouche :

Patricia, toujours légèrement impatiente (doux euphémisme pour ceux qui la connaissent…), est déjà au Pérou depuis une dizaine de jours quand je débarque à Huancayo (3200 m). Elle en a profité pour faire de belles balades à pied et surtout pour rencontrer tout un tas de Péruviens tous plus intéressants les uns que les autres. En particulier Geneviève, une française qui "fait du social" dans un village paumé au dessus de Huancayo, Apocalpa (à ne surtout pas confondre avec Acapulco, ça n'a en effet rien à voir…), épaulée par Marisol, une jeune péruvienne sage-femme de son état et surchargée de boulot. Grâce à Marisol, Patricia m'a concocté une petite balade d'acclimatation dès le lendemain de mon arrivée: il s'agit de monter jusqu'au pied des hautes montagnes et glaciers au dessus d'Apocalpa, soit une montée de 3800 m à 4500 m… Patricia me rassure tout de suite en précisant qu'il s'agit de monter à cheval ! On n'a jamais fait de cheval mais c'est pas grave. Cette idée me plait malgré ma grosse fatigue en arrivant à Huancayo; en effet les tracas divers aux aéroports à cause des vélos, les 20 heures d'avions et les 8 heures de bus entre Lima et Huancayo m'ont momentanément vidé. J'ai un mal de tête pas possible mais ça passe dans la nuit et le lendemain matin, tout va bien.
Les chevaux, le guide, Marisol, tout le monde est là à 8h et nous partons. A cheval, tout va bien et l'altitude ne se fait pas trop sentir pour moi ni pour Patricia déjà un peu acclimatée. Il fait un temps magnifique, les sommets enneigés qui apparaissent sont impressionnants, d'autant plus que nous parvenons à cheval presque au pied des glaciers et d'un beau lac glaciaire tout bleu. C'est en descendant de cheval que ça se corse: j'arrive à peine à mettre un pied devant l'autre; on est à 4500 m et ça monte ! La descente est finalement plus dure que la montée à cause de notre technique rudimentaire de l'équitation; surtout quand, dans des zones plus faciles, les chevaux partent au galop pour une raison inconnue…
Ces 8 heures de cheval auront laissé des traces: le lendemain, tout le monde a des courbatures, surtout Marisol qui peut à peine marcher ! Mais nous pensons déjà à la suite: notre périple à vélo que nous voulons entamer le surlendemain. Il faut faire quelques derniers achats: un antivol, un peu de nourriture et surtout, un petit respirateur portable qui pourrait nous aider en cas de malaise en altitude; car ça va monter ! Nous trouvons ce matériel particulier grâce à Marisol ; d'ailleurs nous lui enverrons par la poste à la fin de notre séjour. Ca coûte ici une petite fortune et le poste de secours d'Acopalca dont elle est responsable en est dépourvu.

Nous rentrons à l'hôtel, faisons les sacs, chargeons les vélos (remontés la veille) et partons à travers les rues animées de la ville à la recherche d'un bus qui nous permettra de traverser la banlieue de nuit jusqu'à Viques, un village à une vingtaine de kilomètres où commencera vraiment le voyage. Et c'est reparti comme en Equateur il y a 3 ans: on recharge les vélos sur le toit d'un bus bondé et qui s'arrête partout mais qui arrive à Viques 1 heure plus tard ! Sur la petite place centrale, nous trouvons un hôtel plutôt confortable, peut-être le dernier…


Premiers tours de roue :

Le lendemain, les premiers tours de roue commencent mal: il faut regonfler les pneus un peu trop mous de mon vélo bien chargé. Puis nous partons sans nous en rendre compte sur la mauvaise route; ce n'est que quelques kilomètres plus loin que nous nous en apercevons. Plutôt que de revenir en arrière, on décide de continuer par une piste qui d'après les locaux nous ramènera à la route. C'est vrai, et nous avons un avant goût de ce qui nous attend sur les pistes péruviennes: ça secoue plutôt beaucoup mais ça permet de tester le matériel et les fixations des sacoches ! Au bout d'une heure, nous rejoignons avec soulagement la route, pas fâchés de commencer notre périple par 2 jours de goudron…
Ce n'est pas de tout repos quand même : ça monte, doucement mais ça monte. Et 30 kilomètres plus loin, nous franchissons notre premier col aux alentours de 4000 m. La journée passée à Huancayo et la journée de cheval ont suffit à mon acclimatation. Patricia semble elle aussi acclimatée, elle avance. Dans la descente, on se rend compte qu'il ne fait pas si chaud que ça; et arrivés dans un petit bled où une brave dame nous prépare un repas dans son petit "bouiboui", nous hésitons à nous poser à l'ombre à l'intérieur; finalement, on installe la table au soleil, sur le bord même de la route.
Repas sympathique et réconfortant; la propriétaire veut même que je la photographie avec sa mère et Patricia ! Mais il faut repartir; c'est d'autant plus facile que ça descend; ça descend même beaucoup ! Nous sommes un peu surpris mais comme nous n'avons qu'une carte du Pérou au 1/1 200 000eme, nous prenons les choses comme elles viennent. La route descend ? Et bien, descendons ! Les vélos filent sur le goudron et terminent leur course 20 kilomètres plus loin et 1200 mètres plus bas, au fond d'une vallée profonde. La température remonte, le paysage est magnifique, tout va bien. Et nous faisons notre entrée dans Izcuchaca, petite ville –ou plutôt gros village- au bord de la voie ferrée à 2700 m d'altitude.
Il semble y faire bon vivre; il n'y fait pas froid comme sur l'altiplano, il y a un peu d'animation, c'est la fin du marché. Il est 15 h et si nous repartons maintenant, je ne suis pas sûr que nous atteignions le prochain village avant la nuit. Je propose à Patricia de passer la nuit ici: pas d'enthousiasme délirant de sa part; c'est vrai que ça nous fait perdre un peu de temps; mais d'un autre coté, ça nous fait une première journée pas trop fatigante… Bref, on tergiverse; finalement il est 16 h et on décide de chercher un hôtel. Les deux premiers que nous avisons ne sont vraiment pas terribles…. Mais le troisième, un peu caché et au bord de la voie ferrée s'avère très agréable : une petit chambre avec une large fenêtre donnant sur de la verdure, une douche avec de l'eau chaude (dixit la patronne), deux lits confortables, on n'en demandait pas tant !
Et puis on ne sera pas trop dérangés par les trains, il n'en passe qu'un par jour, à 6h 30, qu'on n'entendra d'ailleurs pas… Et il y a presque de l'eau chaude !
Si la douche fonctionnait sans qu'on prennent de violentes décharges électriques quand on approche les mains trop près du pommeau (il s'agit d'un système curieux qui fonctionne à l'électricité), ce serait parfait ! Mais ce serait trop bête de mourir électrocuté alors que le voyage commence à peine ; on se lavera mieux demain !
Avant la nuit, nous sortons visiter les lieux; la voie ferrée traverse le village et en est l'élément central: il s'agit d'une voie unique qui fait partie intégrante de l'espace; on la traverse sans y penser (il n'y a pas de passages à niveau), on y cause de la pluie et du beau temps, les enfants y jouent, bref, on y vit. Le train est ici un lien important avec le reste du monde et n'est en aucun cas une menace ni un danger. Il faut dire qu'il ne passe pas souvent…



Fête Nationale à Huando :

Le lendemain voit à nouveau un départ difficile ; je sais qu'une longue étape nous attend : 75 kilomètres dont 50 d'une montée ininterrompue et un col à 4200 m. Je presse un peu trop Patricia qui n'a pas le temps de digérer son petit déjeuner. A peine le temps de boire un verre de Maca dans la rue que je suis déjà sur le vélo prêt à partir. Ca commence très fort avec une grosse montée dès la sortie du village qu'elle n'apprécie qu'à moitié. Elle s'arrête au bord de la route, très énervée en me reprochant mon impatience (légendaire, il est vrai). Du coup, le mieux que j'ai à faire en attendant qu'elle se calme ( et digère !) c'est de redescendre au village faire quelques photos puisque le soleil se lève. Je remonte 1/4h plus tard et la rattrape un peu plus haut, calmée.
On prend un rythme et la longue ascension se poursuit. La pente est parfois raide mais le trafic quasiment nul sur cette route encore goudronnée et ce début de montée est finalement plutôt agréable. Quelques heures plus tard et 600 m plus haut, on arrive au village de Huando: grosse animation et on comprend vite qu'il s'agit de la fête nationale péruvienne ! Les officiels sont en costard et lisent leur discours à la tribune, les fanfares "flonflonnent" et les enfants des écoles défilent. Patricia est un peu déçue que les orchestres ne jouent pas de musique andine avec flûtes guitares et charango, mais il va falloir s'y faire, ça semble très rare au Pérou… Nous avons droit à des orchestres amateurs aux accords approximatifs et aux trompettes hésitantes. Mais c’est pas grave, c’est la fête et les distractions sembles bien rares sur ces hauts plateaux… On confie nos vélos -plutôt encombrants au milieu de cette foule- à la propriétaire d’un petit restaurant et nous voilà partis à travers les rues.
Évidement, on nous remarque vite (des blancs habillés en cyclistes, c’est pas tous les jours) et beaucoup nous demandent d’où on vient, ce qu’on fait là et où on va. Les péruviens sont très polis et chaleureux et nous répondons à leurs questions avec plaisir. En retour, nous leur demandons des détails sur cette fête importante et d’une manière générale, sur leur existence dans ce milieu inhospitalier de l’altiplano.
Il s’agit d’un véritable échange, ils sont aussi curieux que nous ! Nous passons une bonne heure avec eux au milieu des flonflons et des barbes à papa, mais il faut que nous partions, il reste encore beaucoup de route !
Et la montée reprend ; le paysage se fait plus sauvage, plus minéral, le soleil se cache derrière quelques nuages et la température descend. La route aussi ; il s’agit d’une petite accalmie car quelques kilomètres plus loin, nous découvrons ce qui nous attend : de nouveau une longue montée dans le flanc de la vallée en face de nous… Dix kilomètres plus haut, nous arrivons à un village ; l’altimètre indique 4000 m, on ne doit plus être très loin du col. Nous demandons aux habitants combien il reste pour arriver à Huancavélica, notre prochaine étape : comme d’habitude, les réponses sont évasives et variées : 3 heures, 10 kilomètres, 1 heure, etc… On comprend juste que c’est pas fini et qu’on aura du mal à arriver avant la nuit. Il faut repartir. Enfin, vers 16h, nous arrivons à ce qui ressemble à un col. Les gens par ici semblent plus sauvages ; on croise quelques gamins dont l’un me lance une pierre qui touche les rayons d’une de mes roues : je m’arrête illico pour l’engueuler et il déguerpit en contrebas de la route.
En colère, je m’approche et lui lance une pierre moi aussi. Patricia arrive et l’engueule elle aussi en faisant mine de lui lancer un caillou. Le gamin semble terrorisé ; il ne s’attendait pas à une telle réaction de notre part ! Cela restera le seul geste hostile que nous aurons à déplorer pendant notre voyage au Pérou.


Où se cache Huancavelica ?

Un peu plus haut, nous arrivons à ce que nous croyons être le col mais il faut vite déchanter car après une courte descente, la route remonte encore !
Ca commence à devenir ennuyeux car il est clair maintenant que nous n’arriverons pas à Huancavélica avant la nuit ; tout va dépendre de la longueur de cette dernière (du moins l’espérons nous !) remontée. Enfin, quelques kilomètres plus loin et vers 4200 m, nous y voilà ! Patricia, très courageuse, finit très fort et arrive au col quasiment sur mes talons. Il est 17h, la lumière du soleil rasant est magnifique et vient illuminer de curieuses aiguilles rocheuses. Nous plongeons de l’autre coté et sur le goudron, la descente est très rapide mais très froide ! Il nous reste approximativement une vingtaine de kilomètres et nous nous surprenons à espérer une arrivée avant la nuit. La route descend par de nombreux virages dans une large vallée qui semble déserte et toujours pas de traces de ville pourtant Huancavélica est une cité de plus de 100 000 habitants ; où peut-elle bien se cacher ? vers 18h, nous arrivons en bas ; il faut franchir un pont et remonter le long d’une rivière, mais toujours pas de Huancavélica ! La nuit nous surprend au bas de cette remontée inattendue au moment où nous voyons un panneau indiquant la ville à 5 kilomètres ; à la vitesse où nous remontons, il nous faut pas loin d’une heure ! Heureusement, le trafic est très faible et il suffit de se ranger un peu sur le bas coté quand nous entendons un véhicule (souvent un camion) arriver. Enfin, les lueurs de la ville nous apparaissent au détour d’un virage de cette dernière remontée. Ca fait 10 heures que nous sommes partis !
Il fait nuit mais il n'est que 19h et la vie bat son plein dans la ville; nous y arrivons par les faubourgs qui ne sont pas les quartiers les plus chics et nous essayons de filer au milieu de la circulation assez dense vers le centre ville que nous espérons plus sympathique. Effectivement, c'est mieux et la recherche d'un hôtel correct ne nous prend que quelques minutes. On atterrit finalement dans une bâtisse aux grandes pièces glaciales (nous sommes à 3700 m) mais propres; ça ira parfaitement pour la nuit.
En se baladant dans les rues à la recherche d'un endroit où manger, nous tombons par hasard sur un genre de Maison de la Culture où va juste commencer un court concert de musique traditionnelle : inutile de préciser que Patricia est aux anges ! On entre dans une petite salle où sont déjà installés une cinquantaine de spectateurs; nous sommes évidemment les seuls touristes (et même les seuls blancs!) mais nous sommes cordialement invités à nous asseoir.
Et le concert commence: il s'agit de chansons d'une musicienne et poète locale à l'honneur ce soir; elle est sur scène avec un groupe de quatre musiciens (percussion, guitare, et flûtes) qui l'accompagnent. Puis arrive sur scène un chanteur infirme: il n'a quasiment pas de jambes et se déplace sur ses bras et moignons de jambes; son handicap ne l'empêche pas de danser; sa voix est haute, puissante et juste et bien qu'on ne comprennent pas le texte, les chansons sont poignantes; bienvenu dans le Pérou profond !
L'ambiance de la ville nous plait bien et je propose à Patricia d'y rester une journée entière le lendemain, on en profiterait pour se reposer avant d'attaquer le franchissement du "highest drivable pass in the world" d'après notre carte.
Elle est d'accord à condition qu'on en profite pour y voir un maximum de choses et en particulier qu'on se baigne dans les eaux thermales chaudes. Comme on va le voir, la soit-disant journée de repos va vite se transformer en journée marathon…


Premier (soit-disant) jour de repos…

Ça commence plutôt doucement par un peu de flânerie dans les rues; c'est le jour de la fête nationale et il y beaucoup d'animation dans la ville: des défilés un peu partout, de la musique, les officiels en costume de ville et les militaires en uniforme, magnifiques avec leurs bonnets et leur ceintures en laine aux couleurs vives. Patricia en profite quand même pour acheter un truc bizarre: d'immenses chaussettes qui montent jusqu'en haut des cuisses… C'est pour en couper les parties hautes et basses afin de n'en garder que le milieu qu'elle enfilera et qui lui protégera du froid uniquement les genoux; comme on le voit, c'est" technique"… Puis, en sortant du marché, on passe devant un coiffeur: ni une ni deux, je demande si on peut me couper les cheveux tout de suite; pas de problèmes et me voilà installé sur un fauteuil avec une coiffeuse qui pour 3 soles (moins d'un Euro) me fera une coupe pas si mal, même 2 mois après… Pendant qu'on y est, elle me rase avec sa grande lame de rasoir et sa mousse à raser locale (du jaune d'œuf). Puis on va se baigner dans la piscine thermale; l'eau n'est pas si chaude que ça (à peine 27°c) et comme le soleil joue à cache cache avec les nuages, je ne traîne pas dans l'eau, contrairement à Patricia qui en profite pour faire des longueurs avec un bel athlète qui ne tarde pas à la remarquer et à lui faire la conversation. Il est prof de gym et il fait beaucoup de vélo ; il nous propose de monter demain avec nous en direction du col Huayraccasa (le fameux col à 5059 m). Je ne le sens pas trop, ce gars là, et je ne suis pas certain qu'on le verra demain à 8h à la sortie de Huancavelica (et effectivement, on ne l'y verra pas).

Puis nous nous mettons en quête d'un transport pour aller quelque-part, on ne sait pas trop où: on cherche un endroit dans la montagne où, d'après ma coiffeuse, il y aurait une fête pastorale autour des troupeaux; on n'a pas très bien compris ce qu'elle voulait dire mais Patricia espère (encore et toujours) qu'il y aura de la musique traditionnelle andine… On va donc au terminal des "collectivos" et on demande: les réponses sont divergentes et vagues. Finalement, on monte dans un minibus qui part pour Yaulis (petit bled à une trentaine de kilomètres) et on fait comme tout le monde, on attend qu'il se remplisse pour partir. Comme d'habitude, le minibus finit par partir (à condition qu'il soit plein comme un œuf) et une heure plus tard, nous voilà en pleine pampa, dans ce gros village desservi par une mauvaise piste et la voie ferrée (la même qu'à Izcuchaca).
En interrogeant les habitants, on finit par comprendre que comme c'est la St Georges, chaque communauté à l'habitude à cette époque de rassembler ses troupeaux afin de marquer les bêtes et que c'est prétexte à faire une petite fête. L'endroit le plus proche serait à quelques kilomètres et nous voilà partis à pied. On arrive effectivement à un groupe de quelques maisons au bord de la piste où règne une certaine animation: un petit orchestre de quelque musiciens complètement bourrés tente de jouer encore un peu de musique (flonflons, trompettes et tambours) mais on comprend vite que la fête tire à sa fin et que l'alcool a coulé à flot. Les plus lucides nous expliquent qu'un peu plus haut, le marquage n'est pas tout à fait fini et nous invitent à aller voir.
Nous tombons sur celui qui semble être le chef de famille: il tient une bouteille d'eau à la main qu'il nous invite à partager; évidemment ce n'est pas de l'eau… Malgré leur état d'ivresse bien avancée, les hommes tentent tant bien que mal d'immobiliser les quelques vaches à leur portée pour les marquer avec des rubans et des pompons colorées qu'ils leur passent au travers des oreilles. Les femmes les font boire et semblent fières de l'ivresse de leurs hommes. Mais le soleil bascule derrière la montagne et la température chute rapidement: il faut rentrer. Nous trouvons relativement vite un transport qui nous ramène à Huancavelica où nous arrivons à la nuit. Et voilà donc une journée de repos qui se termine…


Fin du goudron :

Le lendemain, départ assez tôt car nous pressentons une étape difficile: il faut monter au dernier village avant le fameux col afin de dormir le plus haut possible. D'après notre carte (et un militaire à qui nous avons demander des renseignements la veille), il y aurait des villages vers 4500 m… Nous partons doucement; ça ne monte pas trop fort mais dès que nous quittons les faubourgs de la ville, le goudron cesse et la route est remplacée par une mauvaise piste d'autant plus poussiéreuse qu'il y a encore un peu de circulation, surtout des camions. Les premiers tours de roues sur ce qui va devenir notre quotidien (mais nous ne nous en doutons pas encore) sont douloureux. Patricia en fait les frais quelques heures plus tard, entre deux lacets de la piste qui se fait maintenant plus raide: elle perd le moral et s'écroule, fatiguée. Je dois la réconforter et la faire manger, soupçonnant qu'elle est peut-être aussi en train de faire une simple hypoglycémie. Après une heure de repos, nous repartons. La piste n'est pas si raide mais l'altitude commence à se faire sentir: nous atteignons puis dépassons bientôt les 4000 m. Ce qui paraissait sur la carte un gros village, Lachoc, n'est en fait qu'une toute petite bourgade de quelques maisons qui semble un peu à l'abandon. Nous croisons juste deux hommes qui attendent on ne sait quoi sur le bord de la piste (sûrement un transport) et qui nous confirment que nous sommes dans la bonne direction.
Bientôt, il n'y a plus âme qui vive à part quelques moutons et lamas qui cherchent leur nourriture entre les cailloux. On a quelques doutes sur le chemin à suivre, mais en prenant la piste la plus évidente, on s'en sort. Et personne pour demander sa route… Sauf justement quelqu'un au détour du chemin: il s'agit d'une femme qui se lamente car il n'y a pas de véhicule pour la descendre; elle nous explique qu'elle va sûrement passer la nuit dehors. Alors nous lui donnons un peu de nourriture qu'elle accepte en nous remerciant chaudement: "gracias Papa, gracias Mama !" Et nous la quittons dans le vent qui se lève et avec les nuages d'averse qui approchent. Nous n'avons pas fait un kilomètre que nous croisons coup sur coup deux véhicules ! Ne savait-elle vraiment pas s'il allait passer des camions ou bien nous a-t-elle "eu" au bluff ? C'est pas grave, la vraie question pour nous avec ces averses qui s'avancent est de savoir jusqu'où nous roulons ce soir: le prochain village ou celui d'après ?


Une sale nuit…

Finalement (et comme d'habitude !), nous continuons… et nous arrivons au village suivant un peu avant la nuit tandis que les averses semblent s'éloigner. Enfin, au village, c'est vite dit: il n'y a ici que quelques masures au bord de la piste; quant aux villageois, ils se font rares. Il ne doit vivre ici, à 4500 m d'altitude, tout au plus que quelques personnes. Il commence à faire froid et nous demandons à une femme emmitouflée dans ses manteaux où nous pourrions dormir: il est évident qu'ici, les gens sont trop pauvres pour nous accueillir dans leur maison et elle nous indique un endroit où monter la tente: devant l'école. Ce ne sont pas les enfants qui nous gêneront, l'école semble n'avoir pas servi depuis pas mal d'années… Il faut vite monter la tente (pour la première fois) et faire chauffer un peu d'eau pour boire quelque chose de chaud; ça fait beaucoup de choses en même temps et Patricia s'énerve et s'impatiente; le réchaud à méta carbure mal et l'odeur d'alcool mal brûlée la gêne; il faut dire qu'à cette altitude, nous avons le souffle court et du mal à respirer, surtout si des fumées empestent le peu d'oxygène disponible… Finalement (et comme d'habitude !), tout s'arrange: la tente se monte, le réchaud carbure mieux (j'avais qu'à apprendre à me servir de ce nouveau système) et Patricia négocie auprès de la dame un bol de riz chaud. Elle nous appelle peu après pour manger: il fait nuit noire et nous pénétrons à la lueur des frontales dans une maison: un petit feu dans un coin réchauffe un peu l'atmosphère mais enfume la pièce (il n'y a pas de cheminée). Deux enfants aux joues rougies par l'air sec de l'altitude nous montrent les bols de riz sur la table bancale et nous invitent à manger; puis ils sortent dehors rejoindre leur mère qui bricole quelque chose derrière la maison. Les bols de riz sont vite finis et quand nous les rejoignons dehors pour payer le repas, la mère nous explique qu'ils vont bientôt partir à une fête dans la montagne.
Ça nous paraît complètement surréaliste: il fait nuit noire, un froid de canard et les alentours semblent complètement déserts. Et effectivement, quelques instants plus tard, ils partent à pied dans la nuit !
Nous nous couchons et la longue nuit commence; plutôt mal car Patricia est oppressée. L'altitude, la position couchée et un peu trop serrés sous la tente, tout cela n'aide pas à dormir. Et surtout nous pensons (chacun de notre coté et sans rien en dire) à la mésaventure de Patricia il y a deux ans au Chili au beau milieu d'une nuit qui avait failli très mal tourner…
Mais tout a une fin, même les plus mauvaises nuit et le jour se lève. Il faut quand même attendre le soleil, pas question de se lever avant, il fait trop froid. Malheureusement, la tente est à l'ombre de l'école, et pour gagner du temps nous nous carapatons quelques mètres plus loin, au soleil. Et là tout va mieux: la température remonte très vite et nous commençons à enlever nos couches de vêtement les unes après les autres. Et surtout, les mauvaises pensées de la nuit s'évaporent comme neige au soleil. Nous sommes en train de comprendre pourquoi sur l'altiplano, le soleil a été un dieu si puissant et si vénéré. Il fait très beau ce matin et une heure plus tard, nous partons à l'assaut de ce fameux col soit disant le plus haut col routier du monde.


En route vers "the highest drivable pass in the world"…

C'est une étape difficile à laquelle nous pensons depuis plusieurs mois et ce matin, nous y sommes. Patricia semble en forme, le paysage devient formidable, il fait beau, il n'y a pas de trafic, pas de vent, tout va bien ! La piste monte insensiblement vers des montagnes rouge au pied desquelles semble se nicher un tout petit village. A cause de l'altitude, nous roulons doucement, 10 à 12 km/h pas plus et ce village ne se rapproche pas bien vite. Il y a encore un peu de vie par ici: des mouettes des Andes au bord d'un petit étang, quelques moutons et lamas avec sûrement un berger caché quelque part dans cette immensité; et partout autour de nous, des montagnes à perte de vue. Enfin, nous traversons ce dernier village, San Juan de Astobamba: il ne reste que quelques maisons pour la plupart en ruine; et pas âme qui vive. Après le village, la pente s'accentue et bien que nous ne voyions toujours pas où pourrait se nicher le col, nous comprenons que l'ascension commence à mesure que notre vitesse diminue…
Le paysage se fait très minéral et nous parvenons vers midi à un premier col, l'Abra Chonta, 4853 m en même temps qu'une voiture de laquelle descendent trois personnes. Ils semblent contents de nous voir ici et se prennent mutuellement en photos avec nous. S'il y avait encore quelques rares véhicules sur cette piste qui fait passer par ce col du Pacifique au bassin amazonien, ce ne sera plus le cas sur la piste que nous allons emprunter maintenant: nous la voyons qui part du col où nous sommes pour s'enfoncer et disparaître entre les montagnes.
Le paysage est mainrenant devenu exclusivement minéral, presque lunaire s'il n'était pas si coloré; toute la gamme des ocres y est, allant du gris au violet en passant par le rouge et le jaune. C'est enthousiasmant d'autant plus qu'il fait beau, qu'il n'y a pas de vent et que Patricia est en forme. Nous sentons que ce fameux col ne peux plus nous échapper et gravissons rapidement les 300 m de dénivelé qu'il nous manque. L'arrivée est magique: l'émotion nous étreint et Patricia me rappelle en sanglotant qu'avec l'opération de son ligament croisé à peine plus d'un an auparavant, ce n'était pas gagné d'avance de pouvoir entreprendre un tel voyage à vélo. Elle doit cette réussite à son opiniâtreté, à son courage, à sa motivation pour avoir entrepris une rééducation exemplaire, aux innombrables heures passées en salle de musculation. Toute cette souffrance prend son sens ici, à 5059 m d'altitude, au bout d'une piste qui traverse un désert de montagnes de ciel et de nuages.
Pour l'occasion, je fais une photo de groupe: je pose l'appareil sur un rocher, je mets le retardateur et je cours à coté de Patricia pour être sur la photo… Il fait beau mais quelques nuages cachent parfois le soleil et le thermomètre en prend un bon coup; en prévision de la longue descente qui nous attend (on ne l'a pas volé, ça fait plusieurs jours qu'on monte), nous nous habillons chaudement, et c'est parti. Le paysage est encore plus saisissant de l'autre coté : la piste descend doucement au travers d'immenses éboulis ocre jaune ou rouge. A perte de vue, un océan de montagne sous un ciel encombré de cumulus, leur ombre dessinant d'étranges contours sombres à la surface des pierres. Nous avons tout le loisir de nous remplir les yeux de tant de beauté car nous n'avons plus besoin de pédaler, les vélos roulent enfin tout seul !
Cependant, ça ne descend pas bien vite car la pente de la piste est faible et une demie heure plus tard nous sommes encore très haut, vers 4800 m. Les nuages grossissent et laissent de moins en moins de place au soleil ; nous commençons à avoir froid et envie de descendre mais la piste fait de longues traversées à flanc de montagnes et ne semble pas pressée d'arriver en bas. Et d'ailleurs par où pourrait-on quitter ces hautes montagnes ? Ce n'est pas notre carte au 1 / 1 200 000eme qui peut nous le dire et nous n'avons d'autre choix que de suivre la piste et subir ses caprices. Nous approchons maintenant des mines d'Huachocolpa que nous distinguons plus bas, vers 4300 m. Nous rencontrons quelques pistes secondaires mais l'itinéraire est évident; par chance nous ne rencontrons aucun camion, peut-être parce que nous sommes dimanche, du moins nous semble-t-il…. La température est toujours aussi fraîche et il neige même un peu (une simple averse) mais l'altitude baisse et nous respirons mieux.
Le village minier est très laid et ne donne pas vraiment envie d'y habiter: ce sont des baraques alignées les unes contre les autres dans l'air raréfié de l'altitude, univers hostile mélange de boue, de froid et de déchets miniers dont nous sommes contents d'ignorer la composition. Des morceaux de voies ferrées s'enfoncent dans les entrailles de la terre pour aller en extraire le plomb, l'argent et le zinc. Il y a très peu de monde (peut-être parce que c'est dimanche ?) et nous passons vite notre chemin; d'autant plus vite que la piste descend toujours.


Une vrai fête :

Une dizaine de kilomètres plus bas, nous arrivons enfin au vrai village d'Huachocolpa, situé vers 3800 m. Il y fait moins froid avec le soleil revenu mais nous n'y traînons pas non plus: la plupart des gens qui errent dans la rue semblent être en phase terminale d'une grosse fête; entre ivre et ivre mort…. Et l'interminable descente continue; la piste s'enfonce maintenant dans des gorges et se fait de plus en plus mauvaise; il faut réduire la vitesse et naviguer au milieu des pierres qui jonchent le sol. Avec les vélos chargés, nous roulons entre 8 et 10 km/h de moyenne; ça n'avance pas et la nuit tombe ! Nous n'arriverons pas à la ville de Lircay ce soir et la question "où dormir ?" commence à se poser. Un pickup chargé à mort de vieux tuyaux et de grosses pièces de métal nous double mais nous le rattrapons bientôt: il vient de perdre ce qui semble être un gros ballon d'eau chaude au beau milieu de la route; nous en profitons pour leur demander si Lircay est encore loin. Les gars nous répondent que c'est à une quinzaine de kilomètres et qu'il faudrait mieux prendre la piste de l'autre coté du torrent qui serait meilleure (effectivement, la notre n'est vraiment pas terrible…).
Pour cela, il faut franchir le torrent sur une passerelle et gravir à pied par un petit sentier une pente raide d'une cinquantaine de mètres de haut. Et nous voilà à pousser nos vélos…
Un village surplombe le sentier et une petite foule nous encourage et semble nous inviter à monter. Essoufflés, nous débouchons sur le replat où est construit le village et sommes immédiatement accueillis par un petit groupe qui nous tend une assiette de soupe chaude : ça ne pouvait pas mieux tomber !
Il semble y avoir une fête par ici mais contrairement à d’habitude, personne n’est saoul : tout le monde –une cinquantaine de personnes- nous accueille avec le sourire ; on nous explique que des missionnaires évangélistes sont ici depuis le matin et que c’est le prétexte à chanter et à jouer de la musique. Il fait presque nuit et après avoir demandé (pure formalité !) si on pouvait passer la nuit ici, nous acceptons l’invitation. On nous ressert d’autorité une deuxième assiette de soupe chaude et les musiciens reprennent leurs instruments. La musique, un peu mélancolique, des deux harpes et de l ‘accordéon s’élève dans la nuit qui est maintenant totale. Un cœur de femme chante maintenant dans une langue que nous n’identifions pas tout de suite : ce n’est pas de l’espagnol mais du Quechua. L’ambiance est étonnante après la journée que nous venons de passer sur l’altiplano dans la solitude et nous nous sentons vraiment "ailleurs"…

Il fait nuit depuis longtemps, la fête commence à tirer à sa fin et nous commençons à nous demander où nous allons bien pouvoir dormir. Il ne semble pas y avoir vraiment d'autorité responsable au village ni quelqu'un qui prenne la décision de nous faire dormir ici ou là… A force de demander un peu à tout le monde, nous comprenons que nous allons dormir dans l'église. On commence à s'y installer et à sortir nos duvets quand une grosse averse de pluie s'abat sur le village ; du coup, tout le monde –les adultes, les enfants et même les moutons !- rentre se mettre à l'abri dans l'église ! Nos rêves d'un repos bien mérité s'évanouissent assez vite; on fait bien semblant de se coucher en pensant qu'ils comprendront et qu'ils nous laisseront tranquille, mais non: ils sont comme au spectacle et semblent ne pas vouloir en rater une miette ! Au bout d'une heure, la pluie cesse et les adultes commencent à rentrer chez eux; mais pas les enfants pour qui notre installation dans l'église doit être l'attraction du mois ! je suis obligé d'élever un peu la voix et des les pousser gentiment dehors. Finalement, la nuit est assez calme, il n'y a même pas trop de grattement de souris ou de rats.
Le lendemain matin, réveil à 6h : on nous a expliqué qu'il y avait une messe à 7h et qu'il fallait qu'on soit partis. Quand nous nous mettons en route –le ventre assez creux- il fait à peine jour et pas bien chaud. Le départ est difficile mais au fil des kilomètres, les organismes se réchauffent; et même, ils crient famine ! On s'arrête quelques instants pour manger un morceau et nous reprenons la route: elle est de moins en moins mauvaise et globalement ça descend (ça veut dire que ça remonte quand même un peu de temps en temps) le long d'une vallée qui s'élargit et s'embellit grâce à de hautes falaises. Quinze kilomètres plus loin, nous arrivons à Lircay, la petite ville du coin.
En passant devant un poste de police, nous avons l'idée de demander des précisions sur la suite de l'itinéraire : le flic interviewé nous répond aimablement que pour aller à Julcamarca, notre prochaine étape, il faut passer un col, ce dont nous nous doutions à la lecture de ce qui nous sert de carte; mais l'information intéressante serait l'altitude de ce col ! Le flic nous assure que ce serait à peu près 3800 m; comme d'après lui (et l'altimètre) nous sommes vers 3300 m, nous ne devrions faire qu'une bouchée de ce col ! Et après une petite pause au marché pour acheter quelques aliments et boire une petite Maca (sans oublier un arrêt aux toilettes publiques qui valent leur pesant de pittoresque sans parler de l'odeur), nous voilà repartis.

Navigation avec une carte au 1/1 200 000e…

Comme nous l'avait dit le flic, la piste est bonne et c'est un vrai plaisir d'y rouler même si ça monte un peu; et puis 400 m de dénivelé, c'est pas grand chose ! La piste serpente le long d'une belle vallée et à mesure que nous prenons de l'altitude, le paysage devient superbe et sauvage; ces haut-plateaux sont habités et cultivés; on y voit des villages, des champs et des enclos pour le bétail qui semblent escalader les pentes jusque vers 4000 m.
A propos, on ne doit plus être très loin des 3800 m annoncés pour le col; d'ailleurs un paysan (bourré il est vrai) questionné devant sa maison nous assure lui aussi que la piste va bientôt devenir plate; l'altimètre indique 3800 m, on ne doit plus être bien loin. Cependant, on ne voit pas très bien où pourrait se trouver ce fichu col: devant nous, ce ne sont que montagnes aux alentour de 5000 m; peut-être un peu plus loin, dans ce renfoncement de vallée, se cache-t-il entre deux sommets ? Je pars en éclaireur devant Patricia mais arrivé à l'endroit supposé du col, rien; la piste continue à monter après un nouveau lacet. Il faut se rendre à l'évidence, le col est bien plus haut que les 3800 m annoncés. La piste se fait plus raide, en fait, c'est maintenant que ça commence à monter vraiment. Nous entendons une voiture qui descend (ce sera d'ailleurs la seule de la journée) et nous l'arrêtons pour lui demander combien de kilomètres il nous reste: neuf exactement d'après le conducteur. Nous calculons rapidement: 9 kilomètres entre 5 et 10 %, il nous reste encore au moins 500 m à monter. Et la lente ascension reprend, cette fois en comptant les kilomètres…
L'heure tourne, le temps se dégrade, il fait de plus en plus froid et on commence même à avoir quelques averses de neige, il serait temps de passer ce fichu col ! Mais one ne peut pas aller plus vite; au contraire, la moyenne descend. Vers la fin, je me surprend même à rouler (à fond) à 3.5 km/h; si le vélo chargé n'était pas aussi lourd, j'irai aussi vite à pied ! L'altitude se fait nettement sentir quand nous franchissons enfin le col: 4600 m, soit 800 m de plus qu'indiqué par les autorités ! C'est à croire que les flics de Lircay ne sont jamais montés jusqu'ici… Patricia arrive peu de temps après moi, le visage marqué mais sans plus. Nous sommes fatigués: ce col aura finalement été beaucoup plus difficile que celui de la veille pourtant perché nettement plus haut. Les cols se suivent mais ne se ressemblent pas ! Nous sommes contents et soulagés d'en avoir fini avec celui-ci et nous nous embrassons; mais pas trop longtemps, il fait froid, il est tard et il faut descendre ! Au détour du premier virage, soudain une apparition: deux hommes masqués par des cagoules semblent nous barrer la route; mais en approchant on comprend que leurs armes ne sont que des balais; ils nettoient la piste ! Ils semblent content de voir du monde, c'est vrai que les lieux sont déserts et que nous n'avons vu personne depuis plusieurs heures… Leur présence si haut, au sommet du col, nous semble surréaliste: à quoi cela peut-il servir de nettoyer une piste qui doit souvent être balayée par le vent plus souvent qu'à son tour ? Nous échangeons quelques mots sans oser leur demander ce qu'ils font si haut mais nous sommes pressés de descendre, d'autant plus qu'il commence à faire franchement frais.
Un longue et somptueuse descente commence: la piste est très bonne, nous roulons vite et perdons de l'altitude rapidement. Le soleil commence à descendre sérieusement et ses rayons tangentant la pente où nous nous laissons rouler, navigant dans une lumière superbe. Dommage qu'il fasse si froid, surtout que pour une fois, nous roulons vite ! Le paysage est superbe et je ne peux m'empêcher de m'arrêter pour faire quelques photos. Plus bas, vers 4200 m, nous retrouvons les premiers champs cultivés (des patates), signe que le premier village n'est plus très loin. Le voilà qui apparaît, quelques maisons et un champ très vert d'Alfafa dans un rayon de soleil. Au bord du champ, un veau tête sa mère; un paysan nous salue, c'est le retour vers la vie. La descente continue, longue mais rapide et vers 3300 m (soit 1500 m de descente depuis le sommet du col….) nous arrivons au dessus du premier gros village, Secclla. Il y a une belle place, une église et même un hôtel d'après les habitants. L'idée nous effleure quelques instant de nous y arrêter mais nous nous sommes reposés pendant la descente et il semblerait que Julcamarca, le prochain village ne soit plus très loin. Nous reprenons la route, il n'est que 16h30.


Une arrivée de nuit :

Ca commence par une bonne remontée au sommet de laquelle nous découvrons la suite de l'itinéraire: la piste plonge dans une vallée assez encaissée pour remonter en face et se perdre au loin dans des replis du terrain où on à l'impression de distinguer au loin notre village, Julcamarca. Il fait beau, Patricia est en forme, on continue ! la remontée en face est finalement assez éprouvante et la nuit nous surprend un peu plus loin, à quelques kilomètres du but. L'ambiance devient extraordinaire sur cette piste déserte et envahie par la nuit. Le village approche, nous distinguons quelques ombres des toits qui se découpent sur le ciel et nous sommes attirés par ce qui semble être un lampadaire, la seule lumière du village. Au sommet d'une dernière petite côte bien raide, nous débouchons, essoufflés sur la place de Julcamarca.
De la lumière s'échappe de quelques maisons: il semble y avoir une épicerie, peut-être un restaurant où nous allons pouvoir manger. Nous savons qu'il y a un hôtel et partons à sa recherche. L'hôtel est sommaire (il n'y pas d'eau, c'est pas grave on se lavera plus tard) mais ça ira très bien pour cette nuit; nous sommes fatigués après 1850 m de montée, plus de 2100 m de descente et environ 90 kilomètres.
Le lendemain matin au jour, nous voyons enfin à quoi ressemble le village: plutôt gai et avenant avec sa jolie place et sa petite église coloniale blanche. La piste continue à monter pour franchir un petit col au dessus du village avant de plonger dans une grande vallée. Dès le début de la descente, son état se détériore nettement mais on se dit que ce n'est pas grave, ça ira mieux plus bas et de toutes façons, ça descend, alors… Nous ne savions pas encore qu'en matière de piste, nous venions de manger notre pain blanc… Pour le moment tout va bien: nous n'avançons pas bien vite à cause de l'état de la piste, mais nous avançons. L'altitude diminue, la végétation change petit à petit et la température remonte. Nous traversons des endroits presque bucoliques avec des jolies maisons entourées de cultures et de jardins, un peu d'herbe bien verte par-ci par-là, des bosquets d'arbres d'où s'élancent des vols de perruches; il y fait bon et nous enlevons régulièrement une des couches de nos habits pour nous retrouver bientôt en tee-shirt.


C'est quand que c'est plat ?

Au bout d'une trentaine de kilomètres, l'altimètre commence même à descendre en dessous de l'altitude d'Ayacucho, notre prochaine étape; ce qui veut dire qu'il va falloir remonter tôt ou tard ! Vers 2400 m, Nous finissons par atteindre le fond d'un large vallée au flanc de laquelle serpente notre piste; le paysage a pris un petit air mexicain avec des cactus accrochés aux pentes ravinées et poussiéreuses; il n'y a plus d'herbe, le paysage est redevenu minéral, chaud, hostile. La piste, loin d'être plate, devient usante et c'est avec soulagement qu'après une vingtaine de kilomètres de ce petit jeu, nous arrivons dans la partie fertile de la vallée, plus plate et couverte de cultures. Malheureusement, c'est là que la piste recommence à grimper pour s'élever au dessus de la rivière vers on ne sait où: toujours aucune indice d'Ayacucho, grande ville de 300 000 habitants. Il faut continuer à rouler d'autant plus que le temps tourne à l'orage; il fait chaud et nous voyons s'élever devant nous de grands nuages de pluie et de poussières tandis que des rafales de vent viennent nous bousculer. Heureusement, nous retrouvons un peu de goudron ce qui nous facilite un peu la tâche. Bientôt les premiers faubourgs apparaissent: comme toujours, la ville ne nous présente pas son coté le plus beau et cette entrée en matière n'incite pas à la flânerie. Il y a d'un seul coup beaucoup de circulation et de bruit. Nous nous frayons un chemin vers le centre ville au milieu de voitures bringuebalantes aux freins douteux , le nez parfois plongé dans le "guide du routard" où nous venons de choisir un hôtel un peu au hasard et qu'il faut maintenant trouver dans ce labyrinthe.
Au bout d'une heure et avant la pluie, nous le trouvons: hôtel plutôt sympathique et assez confortable avec sa petite chambre sur les toits et une belle vue sur la ville. Nous sommes couverts de poussière et notre premier soin est de nous doucher; à 2700 m et l'orage grondant, il ne fait plus si chaud mais même si l'eau est plutôt tiède, nous apprécions la douche ! A la nuit tombante, nous partons visiter Ayacucho : nous sommes apparemment les seuls touristes (plus exactement, nous n'en voyons aucun autre) à arpenter les rues de cette magnifique cité coloniale, capitale d'une des régions les plus reculées du Pérou. Le Sentier Lumineux y a fait des ravages en son temps et la région en a beaucoup souffert; le développement y est à la traîne et nous avons pu constater par nous même l'état des pistes (il n'y a pas encore de route) qui y mènent…
Le lendemain, un gros morceau nous attend: il faut quitter la ville et monter 1500 m pour renouer avec l'altiplano et poursuivre notre route. Je pressentais que ce ne serait pas une partie de plaisir et avais proposé à Patricia de faire cette partie en bus; je sais, c'est mal, mais une fois n'est pas coutume… On part donc de l'hôtel assez tôt pour augmenter nos chances d'avoir un transport. Ca démarre en descente dans les rues d'Ayacucho mais en bas de la descente, évidemment ça remonte ! Comme d'habitude, le terminal terrestre est assez loin du centre ville, caché un peu à l'écart et difficile à trouver. Mais notre minibus en part relativement vite et 3 heures après avoir quitté l'hôtel, nous nous retrouvons à 4200 m, en pleine pampa.


Les fillettes qui habitaient le ciel :

Le minibus nous a laissé à un col au croisement de deux pistes: la notre, c'est celle qui reste en altitude et qui semble se perdre entre l'altiplano et le ciel. Nous savon que nous allons devoir rouler toute la journée dans ces immenses étendues perchées largement au dessus de 4200 m entre deux vallées si lointaines qu'on n'en distingue pas le fond. Il semble n'y avoir aucun trafic sur cette piste, nous ne voyons aucune trace de véhicules malgré la boue et les flaques de pluie dues aux orages d'hier et le prochain village est au moins à 70 kilomètres; il est déjà 10h30, il faut partir ! Il ne fait pas vraiment chaud d'autant plus que des nuages cachent déjà le soleil mais rouler sur cet altiplano est particulièrement agréable: l'état de la piste n'est pas si pire, c'est relativement plat (ça veut dire pas de côtes de plus de 200 m de dénivelé) et malgré l'altitude, nous avançons bien.
Ça tombe bien car de gros nuages noir semble gonfler un peu partout autour de nous et je n'aimerais pas subir sur ces hauteurs un orage comme celui d'hier: vues les rafales qui ont balayé la vallée hier quand nous arrivions à Ayacucho, ça ne devait pas être très joyeux ici… Sans parler de la grêle qu'il a du y tomber, à voir les restes qui blanchissent encore les fossés sur le bord de la piste. La piste semble interminable; elle tourne, franchit des petits cols, traverse des petites dépressions, virevolte entre des lacs. Au détour d'un virage alors que ciel devient tout noir derrière nous, une apparition: deux fillettes nous salent au bord du chemin. Le visage à la fois grave et enfantin, elles nous abordent dans un espagnol très pur et recherché:" d'où venez vous ? Vers où vous dirigez-vous ?". Malgré la menace de l'orage, la conversation s'engage; elles nous expliquent qu'elle sont en vacances par ici et qu'elles aident la famille à garder les troupeaux de chèvres et d'alpagas. Ce qui nous semble assez sidérant sur ces hauteurs où nous roulons depuis plusieurs heures sans voir âme qui vive. Nous leur demandons où elles habitent et elles nous répondent poliment "par là !" avec un geste de la main qui ne nous éclaire pas beaucoup: "par là", il n'y a rien de plus qu'ailleurs, des cailloux un peu d'herbe et le ciel…


Descente éprouvante vers Occros :

Et nous poursuivons notre fuite. Maintenant ça monte un peu, nous n'allons pas bien vite et quelques flocons de neige commencent à blanchir nos vestes. Mais ça ne dure pas et l'orage semble s'éloigner alors qu'un embranchement énigmatique de la piste nous arrête: où aller ? Dans le doute, nous poursuivons tout droit, ça semble être la bonne direction et ça descend un peu. Il commence à être tard et la lumière devient très belle avec le soleil revenu; il ne reste plus que 3 heures de jour et il fait froid car nous venons de passer au point le plus haut, environ 4300 m. La piste est assez bonne mais quand nous rejoignons l'embranchement de la piste principale, son état se dégrade nettement. Nous avions préférer emprunter l'ancienne piste de l'altiplano, plus haute en altitude mais moins fréquentée que la nouvelle piste que nous venons de rejoindre. Pour le moment, il n'y a aucun trafic mais les quelques camions qui passent semblent sacrément l 'abîmer… Nous arrivons maintenant au bord du plateau et nous découvrons au loin d'autres montagnes, au delà d'une profonde vallée dont nous ne voyons pas le fond et que nous savons devoir traverser, demain peut-être. Pour le moment, la piste plonge dans une vallée secondaire au fond de laquelle il nous semble apercevoir un village: c'est peut-être Occros, notre prochaine étape. La vallée se creuse et la pente augmente; mais pas notre vitesse à cause de l'état de la piste ! Occros ne se rapproche pas bien vite et une heure plus tard, nous en sommes encore bien loin. Le soleil descend dans notre dos et quitte inexorablement la vallée où nous nous enfonçons. Il éclaire encore pour quelques instants un lacet de la piste un peu plus bas mais quand nous y arrivons, trop tard ! Il est parti et il fait de plus en plus froid. Ce petit jeu dure assez longtemps et nous n'arrivons qu'une seule fois et pour quelques minutes seulement à nous réchauffer un peu dans un de ses derniers rayons.
Un peu plus bas, quelques personnes sont assises au bord de la piste et regardent en contrebas; intrigués nous nous arrêtons et jetons nous aussi un coup d'œil en bas: un bus gît dans le ravin 30 mètres plus bas. Il est sur le toit, les roues en l'air, de nombreux débris autour de lui, certains recouverts d'un bâche. On nous explique l'accident: une jante abîmée ou un chauffeur qui s'endort, on ne sait pas bien; une piste accrochée à la montagne sans barrières ni garde-fous; des blessés; quinze morts; ce matin… C'est malheureusement courant au Pérou et les gens ne semblent pas plus frappés que ça; c'est le destin et pour se déplacer par ici en bus, il faut être fataliste. Notre projet initial était d'aller en vélo jusqu'à Andahuaylas (situé à encore 2 ou 3 jours) et de finir en bus jusqu'à Abancay (encore 6 jours). Mais nous en discutions de temps en temps pour savoir ce que pensait l'autre: nous avions l'un comme l'autre assez envie de continuer à vélo jusqu'à Abancay, même si ça compliquait la logistique de la suite du voyage. Au bout de 8 jours, nous commencions vraiment à "rentrer" dans le voyage et même si c'était dur, si nous nous engueulions de temps en temps à cause de la tension nerveuse ou de la fatigue physique, nous étions maintenant "dedans": dans notre rêve mûri depuis longtemps en France. Un sorte de rituel du voyage commençait à s'installer: pédaler, chercher notre chemin, avant le soir commencer à chercher un endroit pour dormir, et surtout se laisser guider par la piste sans trop se poser de questions. Ne plus se poser de questions sur la route, ne plus chercher à savoir à quelle heure ni quel jour on arrivera, ne pas savoir si la côte qui se présente montera pendant 100 m ou 2000 m, ne pas savoir si on arrivera au sommet aujourd'hui ou demain, ne pas savoir exactement quand nous franchirons cette grande vallée, si ce sera demain ou dans trois jours ; tout cela, c'est vraiment entrer dans un autre état d'esprit, ce n'est plus faire un voyage, c'est se laisser faire par le voyage. Et c'est ce qui commençait à se passer pour nous au bout de huit jours d'errance au milieu du Pérou; et nous ne voulions pas que ça finisse déjà. Aussi cet accident , même s'il ne nous incitait guère à continuer notre périple en bus, ne fut pas la raison principale qui nous poussa à poursuivre notre aventure à vélo. La décision fut prise en quelques secondes, sans vraiment nous concerter, chacun de nous savait que l'autre était du même avis.


Occros, enfin…

Et c'est le cœur léger malgré le drame qui venait de se produire que nous reprenons notre descente vers Occros. Le village n'est d'ailleurs pus très loin et ça tombe bien car la nuit descend elle aussi. Occros semble agréable : de jolies maisons décorées de couleurs vives s’alignent autour d’une belle place où des jeunes jouent au foot aux dernières lueurs du jours. Notre arrivée sur la place ne passe évidemment pas inaperçue et l’on ne tarde pas à nous poser les questions rituelles, d’où venez-vous et où allez-vous. D’ailleurs nous commençons maintenant à être loin de notre point de départ, Huancayo et nos réponses impressionnent de plus en plus les autochtones qui pour la plupart ne sont jamais allés aussi loin de chez eux. Pour l’heure notre souci principal est de trouver un hébergement et à manger, questions existentielles de base. Pour dormir, c’est facile : il n’y a qu’un hôtel (si on peut dire) ; il s’agit d’une chambre dans une maison que rien ne distingue des autres. C’est très sommaire, pas d’eau mais il y a deux lits, une table et un pot de chambre (très pratique car ça évite de sortir dans le froid de la nuit), ça nous va très bien. Pour manger, c’est plus compliqué : quand nous nous dirigeons vers ce qui ressemblait à un restaurant, déception: il n'y a plus rien à manger, il est trop tard ! Un peu dépités, nous entrons dans l'épicerie encore ouverte pour acheter quelques bricoles. A tout hasard, Patricia demande à la dame si elle pourrait nous préparer quelque chose de chaud; elle ne peut pas mais va demander à une voisine: c'est possible ! On attend sur un banc à l'intérieur en discutant avec l'épicière; moments très agréables où l'on peut communiquer, échanger nos impressions sur le Pérou, comprendre un peu mieux la vie de ces gens sur l'altiplano. Vies pas faciles, mais les péruviens sont souvent assez gais, optimistes, et très chaleureux. On se sent en sécurité dans ce pays, on sait que s'il nous arrivait quelque chose de grave, les habitants ne nous laisseraient pas tomber. La présence de touristes (cycliste qui plus est…) dans cette région très retirée du Pérou doit être assez rare et l'épicière nous interroge: que faites-vous là ? D'où venez-vous ? Où allez-vous ?
C'est effectivement une bonne entrée en matière et très vite, la conversation s'engage (à condition quand même de parler un peu espagnol…). La voisine nous apporte bientôt deux assiettes fumantes de pâtes et de légumes ; la conversation continue, assis sur un petit banc dans l'épicerie, à peine interrompue par de rares clients qui viennent acheter quelques bricoles.


Vers le bas…

Le lendemain matin, le départ est facile : nous sommes encore vers 3300 m d’altitude et il faut descendre dans la profonde vallée que nous apercevions hier du haut de l’altiplano. La piste est toujours aussi mauvaise et parfois exposée mais on y est maintenant habitués ! La descente promet d’être longue car nous ne voyons toujours pas le fond de la vallée; de nouveau la végétation change, la température monte à mesure que l’altimètre dégringole et nous nous retrouvons bientôt environnés de cactus (euphorbes candélabres) magnifiques. Il commence même à faire bien soif dans ce petit désert où l’apparition d’une épicerie isolée au détour de la piste nous fait l’effet d’une oasis ! Il y fait frais à l’intérieur et le patron nous confirme ce que l’altimètre disait depuis un moment : nous sommes à 2000 m, toujours pas en bas, et nous savons qu’il va falloir remonter vers 4000 m ce soir, ou plus vraisemblablement demain… Pour l’heure, ça descend encore mais on commence à voir le fond ; bientôt, nous voilà au pont qui enjambe une grosse rivière : nous sommes à 1800 m d’altitude et une petite envie de baignade nous saute à la gorge ! Mais la rivière est importante et le courant semble fort;et puis on a de la route… J'aimerais commencer à remonter assez vite mais Patricia ne l'entend pas de cette oreille; et puis voilà qu'un genre de bistro (sûrement placé sur notre chemin par un destin taquin) où l'on peut boire dur pur jus de canne se profile au bord de la piste: Patricia s'arrête… et moi aussi. Il y règne une ambiance fort gai et sympathique: apparemment, on y boit aussi du jus de canne fermenté ! Les gars nous invitent à y goûter: le rhum est effectivement très bon mais ça ne va pas vraiment nous aider à pédaler !


Je peux pas continuer, j'ai piscine !

Un quart d'heure plus tard, nous repartons; mais pas pour longtemps: cette fois c'est un panneau très alléchant qui nous arrête: "Piscine"! Je commence par ne pas y croire et veut continuer à rouler, j'aimerais toujours commencer à monter avant qu'il ne fasse trop chaud; mais Patricia résiste encore. Et elle avait raison: il y a bel et bien une piscine, pleine d'un eau un peu verdâtre mais qui fait envie quand même ! Nous sommes en fait chez des particuliers qui nous proposent gentiment de nous baigner; le cadre est magnifique et la piscine bordée d'arbustes en fleur, un vrai petit coin de paradis auquel le Pérou ne nous avait pas habitués. Depuis que nous sommes dans cette vallée en dessous de 2000 m d'altitude, la vie semble plus belle et plus facile; il y pousse de la canne à sucre, des oranges, des fleurs, il y a de l'eau et il fait chaud. J'abandonne mes idées de remonter tout de suite en altitude et me laisse aller à la douceur ambiante. Patricia, elle, est à fond dedans ! Et c'est vrai que cette baignade fut un grand moment de pur plaisir. Quel contraste avec ce qui allait suivre mais nous ne le savions pas encore…


Une montée infernale :

C'est bien reposés et rafraîchis que nous quittons cette belle propriété et ses sympathiques habitants pour reprendre la route. Ou plutôt, la piste: son état ne s'arrange pas et si depuis que nous avons traversé le pont il y a quelques heures elle était plutôt plate, voilà qu'elle semble maintenant vouloir changer d'avis: ça monte ! Rien de plus normal, nous sommes à 2000 m et il va falloir en grimper deux mille autres… Mais ça démarre plutôt sec, d'autant plus que malgré notre longue pause, il fait encore très chaud. La piste est maintenant très poussiéreuse et très mauvaise, hérissée de pierres et de cailloux qui nous secouent malgré notre faible vitesse. J'en arrive à maudire ces cailloux et à insulter la piste tout en appuyant sur les pédales et en respirant la poussière soulevée par les –heureusement- rares véhicules que nous croisons. Je m'arrête de temps en temps pour attendre Patricia qui souffre en silence; je vois petit à petit son visage se durcir et se fermer. Nous venons de gravir 800 m et cette fois, elle descend du vélo et s'écroule dans la poussière, à l'ombre vague d'un arbuste. Je ne sais plus trop quoi faire: attendre qu'elle se repose, et essayer de la faire manger un peu. Un paysan arrive à pied et nous explique qu'un peu plus haut, d'une part nous pourrons prendre l'ancienne piste, plus raide mais en meilleur état, et d'autre part, nous arriverons bientôt au village: nous accueillons cette bonne nouvelle avec gratitude et soulagement ! Patricia, très courageuse, remonte en selle; la piste effectivement bien meilleure et la proximité du village lui redonnent un peu d'ardeur.

Une traversée de l'Altiplano péruvien (part 2/2) »