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la fête à Chincheros
la fête à Chincheros
Va falloir trouver où dormir ce soir...
Va falloir trouver où dormir ce soir...
Gavage de jus de fruit en vue !
Gavage de jus de fruit en vue !
Gavage de jus de fruit en cours...
Gavage de jus de fruit en cours...
la laguna Pacucha: des fleurs !
la laguna Pacucha: des fleurs !
Début de la navigation à vue (ruines de Sondor)
Début de la navigation à vue (ruines de Sondor)
Il va falloir descendre... et surtout remonter en face !
Il va falloir descendre... et surtout remonter en face !
Effectivement, c'est plus prudent, surtout la nuit !
Effectivement, c'est plus prudent, surtout la nuit !
on croirait pas, mais Abancay est encore loin: 40 km !
on croirait pas, mais Abancay est encore loin: 40 km !
la suite de l'aventure: un trek classique (et donc beaucoup plus facile) autour de l'Ausangate (6200 m).
la suite de l'aventure: un trek classique (et donc beaucoup plus facile) autour de l'Ausangate (6200 m).
« Une traversée de l'Altiplano péruvien (Part 1/2)

Une traversée de l'Altiplano péruvien (part 2/2)

Par francois, le 22.11.10

Fête = résurrection de Patricia.

Et effectivement, une heure plus tard nous entendons au loin de la musique et la voix d'un speaker qui semble commenter un événement; nous pensons tout d'abord à un match de foot mais il n'y rien de vraiment plat par ici et la présence d'un terrain de foot nous semble assez improbable. Nous approchons doucement (ça monte !) mais ne comprenons toujours pas de quoi il s'agit: il y a beaucoup de monde, du bruit, un orchestre puissamment sonorisé et une construction bizarre de pierre et de bois. Le speaker nous a vu: à cours d'inspiration certainement, il annonce au micro l'arrivée de deux touristes à vélo ! Il nous demande notre nationalité: je crie le plus fort que je peux «Français !» et nous finissons à l'arrachée et complètement essoufflés la raide montée finale. Nous posons les vélos et comprenons peu à peu ce qui se passe: nous arrivons à la fin d'un genre de corrida qui a eu lieu dans une arène sommaire. Il y a encore beaucoup de monde dont la moitié n'a pas dû boire que de l'eau… Nous sommes un peu sonnés par le tableau que nous avons sous les yeux et par l'animation qui y règne; l'orchestre, qui joue complètement faux (ils doivent être fin bourrés) mais néanmoins très fort, est installé à flanc d'une pente assez raide et domine d'une dizaine de mètres l'arène où dansent encore beaucoup de monde. Des gens dansent en cercle dans l'arène autour d'un petit arbre que d'autres sont en train d'abattre: chacun donne quelques coups de hache avant de laisser son tour au suivant. D'ailleurs on nous invite à abattre l'arbre nous aussi: nous sommes pris par l'ambiance et malgré notre fatigue, nous frappons le tronc de bon cœur ! Maintenant, il faut aller danser avec les autres autour de l'arbre: tout le monde nous invite à participer et même si une bonne moitié de l'assistance est déjà bien ivre, la fête est plutôt sympathique et bon enfant. Quand nous sortons de l'arène, une femme avec un grand chapeau péruvien me prend d'autorité par les poignets et m'entraîne pendant de longues minutes dans une danse endiablée; les musiciens n'en finissent pas avec ce long morceau répétitif enrichi de nombreuses fausses notes et cette danse me paraît interminable ! Patricia de son coté a été harponnée par quelques mâles et malgré son sourire, je crois percevoir dans ses yeux une certaine lassitude bien compréhensive: nous venons quand même de parcourir 62 kms de mauvaises pistes, 900 m de dénivelé positif et encore plus de descente, et il ne faut pas non plus oublier qu'il y a à peine deux heures, elle était encore écroulée sur la piste à coté de son vélo …

Deuxième fête le même jour: Patricia aux anges !

Il va bientôt faire nuit et nous quittons la fête pour chercher un gîte pour la nuit. Le village se fait attendre et il nous faut parcourir encore quelques kilomètres (de montée bien sur) avant de l'atteindre. Il y a beaucoup de monde à cause de la fête et nous avons un peu de mal à trouver un hôtel. Même les gargotes sont pleines et en discutant avec un Péruvien assis à la même table que nous, nous apprenons qu'il y a ce soir un concert d'une chanteuse célèbre au Pérou. Aussitôt, Patricia demande s'il y aura de la musique traditionnelle (flûtes, guitare, charango, etc…) et le gars nous répond que oui; à ces mots, la Patricia ne se tient plus de joie: ah, vous pédaliez ? Et bien, dansez maintenant ! Et bien, c'est ce qu'elle a fait, et moi aussi, donc… Il y a presque autant de monde dans la rue que dans la grande cour où a lieu le spectacle: le billet n'est pas cher, mais ce doit être encore trop pour une bourse péruvienne moyenne. Nous sommes quand même entre 100 et 200 personnes à l'intérieur; la foule est bon enfant et beaucoup de monde nous invite à danser avec eux; il s'agit le plus souvent de petites rondes avec des pas sommaires, donc je ne m'en sors pas trop mal… La musique est bonne, en particulier un flûtiste excellent et Patricia est aux anges: enfin un peu de musique un peu traditionnelle ! La fête semble se prolonger assez tard, mais sans nous: on est quand même un peu fatigués !
Le lendemain, nous découvrons le village à la lumière du jour: installé sur une large terrasse dans la montagne, il semble y faire bon vivre; pas trop haut (2800 m), bien ensoleillé, on y trouve des dentistes, des médecins, des avocats, des notaires, bref tout ce qu'on peut trouver dans une grosse bourgade des Andes péruviennes. Nous sommes arrivés à Chincheros par le bas et nous le quittons pas le haut; la piste ne s'est pas améliorée dans la nuit et les kilomètres ne défilent pas bien vite. Plus haut, un autre village, le dernier avant le col que nous devons franchir: un bus viens d'y arriver et il y règne donc une certaine animation; beaucoup de vendeurs ambulants tournent autour du bus, toutes les petites échoppes sont ouvertes, ce qui ne sera plus la cas quand j'y redescendrai une demie-heure plus tard pour tenter vainement de trouver des fèves cuites pour Patricia qui a des problèmes digestifs et qui de ce fait ne se sent pas très en forme: tous les petits vendeurs ont disparu, les échoppes sont vides et Patricia n'aura pas de fèves… Nous poursuivons vers le haut; malgré l'altitude plus importante (3600 m), l'activité de la région reste très agricole; il n'est pas loin de midi et tout le monde est dans les champs: le laboureur avec son attelage de deux bœufs tirant une charrue, les planteurs de patates ou de fèves, les enfants qui gardent le bétail, les coupeurs de bois au pied 'un pick-up complètement surchargé et débordant de bois, bref une journée normale dans les Andes.
Au col, nous suivons les conseils des autochtones: nous quittons la piste principale empruntée par les bus et les camions (ceci-dit, nous n'avons rencontrés qu'un bus –à l'arrêt- depuis ce matin) et qui de ce fait semble être en mauvais état, pour une piste à gauche qui reste à l'altitude des village, entre 3400 et 3800 m. La piste principale grimpe au dessus de 4000 m sur l'altiplano et nous lui disons momentanément au revoir; nous devrions la retrouver demain. La suite est très agréable: la piste descend et traverse des pentes de montagne presque avenantes; nous entrons même dans ce qui ici pourrait passer pour une petite forêt d'eucalyptus; la piste est ombragée ce qui est rare. Nous traversons une succession de petits villages aux maisons parfois belles avec leur joli toit de chaume. Jusqu'au soir, la piste serpente le long des immenses croupes de la montagne. Un hameau nous semble tout proche mais nous ne le traversons qu'après beaucoup de kilomètres d'une piste qui est obligée de suivre les moindres détours de la montagne.

Où dort-on ce soir ?

L'après-midi est bien avancée et commence à se poser l'éternel problème du "où est ce qu'on dort ?": dans ce hameau qui semble n'offrir que peu de ressources ou dans le suivant si on l'atteint avant la nuit ? Va pour le suivant… Mais le jour baisse et le hameau suivant se fait attendre; au pied d'un côte dont nous ignorons la longueur, je pars devant en éclaireur; il semble y avoir quelques maisons plus haut où j'arrive finalement, bien essoufflé. Je suis assailli par une bande d'adolescents qui semblent désœuvrés et dont l'accueil ne m'inspire pas. J'avance un peu dans le hameau qui semble assez désolé aux dernières lueurs du jours et fini par demander à un jeune couple qui me semble plus sympathique un endroit plat où on pourrait monter la tente; ils m'envoient un peu plus loin. Très vite, je commence à déballer tout le barda et la tente quand une dame vient me voir et me propose de dormir dans la grange juste à coté: il y a de la place à l'intérieur, un toit qui semble étanche, une porte qui ferme, c'est bon. Je repars dans la nuit presque noire à la rencontre de Patricia qui doit commencer à me chercher; une ombre sur la piste, c'est elle. On s'installe dans la grange et nous partons en quête d'une éventuelle épicerie pour acheter une bricole à manger: pas facile à trouver dans la nuit mais nous savons d'expérience qu'il y a toujours au moins une épicerie dans le moindre des hameaux. En fait, nous la trouvons facilement: il suffit de demander ! Il faut juste frapper à la porte d'une maison (la bonne !) que rien ne distingue des autres maisons: la porte s'ouvre, une ampoule pendue au plafond s'allume et un être vivant nous donne ce qu'il a (souvent pas grand chose) en échange de quelques piécettes. Comme souvent, Patricia négocie la fabrication d'une soupe : l'épicière est d'accord et une heure plus tard, nous nous retrouvons autour d'une table bancale dans un coin de la pièce avec une assiette de soupe fumante à la main. Il n'y a personne, juste quelques éclats de voix à travers la porte fermée qui sépare l'épicerie de la pièce où vivent nos hôtes d'une heure.
Nous quittons Piscobamba (puisque ce hameau a un nom) au petit matin et espérons arriver à Andahuaylas assez vite, il ne resterait qu'une vingtaine de kilomètres. La piste continue de s'étirer interminablement à flanc de montagne au dessus d'une vallée profonde dont le fond se rapproche insensiblement car il semblerait que nous remontions cette vallée. Bientôt d'ailleurs, nous passons un pont sur le torrent et inévitablement, la piste remonte plutôt sèchement et derrière un dernier virage apparaissent les premiers faubourgs de ce qui semble être une petite ville; il s'agit sûrement d'Andahuaylas.

Gavage de jus de fruit à Andahaylas…

D'ailleurs, la piste s'enrichit maintenant d'un revêtement dur –un genre de béton- et nous faisons nos premiers tours de roue depuis bien longtemps sur une surface lisse ma foi bien agréable ! On en profite pour faire une petite pointe de vitesse sur une route enfin lisse et plate: un vrai bonheur de cycliste! Soudain, une petite place avec une échoppe de jus de fruit: stop ! Et là, gros gavage de jus de mangue, banane, papaye, bref un grand moment de gourmandise ! On y apprend –entre-autre- que nous ne sommes pas encore tout à fait à Anadahuaylas; qu'à cela ne tienne, la route est goudronnée et après une dernier petite côte, nous faisons notre arrivée sur la place principale de cette petite ville. Nous tombons bien, il s'y tient comme une petite foire aux produits alimentaires locaux et pour une somme modique, nous nous déplaçons de stand en stand en goûtant un peu à tout; voilà un repas de midi tout trouvé ! Nous sommes un peu les vedettes ici avec nos vélos chargés et tout le monde nous entoure en voulant savoir d'où nous venons, où nous allons et en nous donnant force conseils sur les itinéraires possibles pour rejoindre Abancay, but ultime de notre périple.

…avant une horreur de piste.

Bien restaurés et un peu reposés, nous repartons bientôt mais les quelques centaines de mètres goudronnés qu'il nous restent à parcourir laissent presque immédiatement la place à une piste particulièrement horrible, et terriblement caillouteuse. Et en plus, ça monte ! j'essaye d'aider Patricia en la poussant un peu mais cela ne lui permet plus de régler sa vitesse en fonction des cailloux à éviter ou a contourner et le remède est pire que le mal: je suis obligé de la laisser pédaler toute seule en jurant –tout comme moi !- contre l'abomination que représentent ces 10 kilomètres de montée éprouvante. Et c'est avec un soulagement immense que nous arrivons à un petit col qui donne accès à une courte descente vers la lagune de Pacucha. Il n'est que 15 heures mais nous voulons dormir ici afin de profiter de la beauté des lieux. Notre premier souci est de trouver un hôtel: il semble y en avoir deux mais le plus accessible semble vraiment, mais alors vraiment minable. Quant au second, il semble y avoir deux sons de cloches: selon certains (rencontrés au bistrot) il ne faut pas y aller et selon d'autres (rencontrés dans la rue), il serait bien. Je suis un peu fatigué, un peu énervé aussi par la tournure compliquée que prennent les évènements et laisse Patricia partir à la recherche d'un éventuel propriétaire de l'un des hôtels tandis que je garde les vélos. Elle revient un quart d'heure plus tard, assez dépitée et bredouille. Nous ne savons plus trop quoi faire et finalement, nous partons avec les vélos en direction du deuxième hôtel que nous n'avons pas encore trouvé.

Un havre de paix à Pacucha.

Le voilà, protégé derrière de hauts murs blancs; il n'y a pas d'entrée évidente et nous avisons une petite porte en fer au beau milieu du mur qui fait bien une cinquantaine de mètres de long; nous frappons à la porte, personne. Elle n'est pas fermée à clé, on rentre; des aboiements lointains nous accueillent et nous errons un peu dans le jardin en direction de ce qui semble être le bâtiment principal; on frappe à une porte au hasard et quelqu'un nous entend: une femme nous ouvre et nous lui expliquons que nous cherchons une chambre pour la nuit; ça ne semble pas évident à première vue mais finalement, elle accepte. Ouf ! En fait, les propriétaires de cet hôtel sont des gens très sympas et un peu hors-normes: nous comprenons maintenant les avis partagés de certains des "locaux" sur les qualités de cet hôtel: un peu de jalousie, sans doute…
Nous quittons nos hôtes quelques heures pour une petite balade en vélo (mais sans les sacoches !) autour de la lagune de Pacucha, très jolie et dont certaines rives sont embellies de superbes plantations de fleurs; et les fleurs, c'est rare dans les Andes ! Mais il fait vraiment froid et dès que le soleil disparaît derrière les montagnes nous rentrons très vite nous mettre au chaud (relatif) de notre chambre. D'ailleurs, Patricia se sent si bien sous les couvertures que notre hôtesse pousse la gentillesse jusqu'à nous servir le repas au lit ! Elle fera d'ailleurs de même le lendemain matin pour le petit-déjeuner et c'est avec un curieux sentiment de tristesse que nous prendrons congés de ces gens charmants avec lesquels nous avons pu avoir des conversations très intéressantes. Je me surprends même à avoir une petite envie de passer une journée de plus ici et mes premiers tours de roue se font franchement hésitants: je pose la question à Patricia: on revient en arrière où on continue ? Finalement, la raison l'emporte: il faut rouler et avancer un peu pour finir notre périple dans des temps raisonnables…

Navigation "à vue".

Il fait beau, pas de vent et nous arrivons rapidement aux ruines incas de Sondor: ce ne sont peut-être pas les plus belles du Pérou, mais ce sont mes premières ! Et le site est magnifique: à l'Est et plus très loin maintenant, un grand sommet de plus de 6000 m apparaît, le Salcantay. Il est escorté par une ribambelle d'autres montagnes moins hautes mais néanmoins recouvertes de glacier; entre ces montagnes et nous, une succession de profondes vallées semblant impénétrables… Après une petite visite des ruines, nous tentons de nous faire expliquer notre route par les deux jeunes guides-étudiants responsables du site: en effet, il va falloir maintenant être vigilant, la piste que nous comptons emprunter n'existe pas sur ce qui nous sert de carte (une carte du Pérou au 1/1 200 000 ème…). Pour le moment, elle court au flanc d'un montagne bien raide et surplombe une profonde vallée qui semble sans fond; ou du moins nous n'en voyons pas le fond qui se perd dans la brume et dans des forets lointaines qui, vues des hauteurs de l'altiplano où nous sommes, semblent appartenir à un autre monde. Nous ne voyons aucune piste s'engager dans cette vallée et nous ne serions pas surpris d'apprendre que cette région reste encore inexplorée… pour le moment, nous pédalons tranquillement dans ce paysage envoûtant en espérant secrètement que la piste ne plongera pas trop bas, ce qui serait un signe manifeste qu'une grosse montée nous attend quelque part…
Mais au détour d'un petit col, notre crainte se fait plus insistante: une piste plonge dans la vallée tandis qu'une autre monte à flanc. Nous demandons notre chemin à une brave dame qui glanait du maïs dans un champ: elle répond très gentiment à Patricia en ponctuant toutes ses phrases d'un poli "Si Mama ! " ou "No Mama !" et nous apprenons que notre piste est celle qui descend. On comprend vite que si nous descendons dans cette profonde vallée où effectivement semble se nicher un village, nous n'en remonterons qu'en gravissant ce col en face de nous et bien plus haut que nous. Il nous semble difficile d'y arriver aujourd'hui, ça sera sûrement pour demain…. En attendant, ça descend, profitons-en ! La piste n'est pas trop mauvaise et nous descendons assez vite; mais comme ça dure longtemps, nous descendons bas ! Peut-être 3200 m, on ne sait plus trop…

Attention, bandits !

Au village, il fait chaud et après avoir acheter une ou deux bricoles à manger, nous cherchons un coin d'ombre pour nous reposer. Des gens viennent discuter un peu avec nous et quand nous leur demandons s'il y a un village plus haut où l'on pourrait passer la nuit, leurs réponses se font évasives. Il semblent inquiets pour nous de savoir que nous envisageons de camper la-haut quand la nuit viendra et l'un d'eux nous explique qu'il y a sur ces hauteurs des bandits qui égorgent les voyageurs. Ce n'est pas la première fois lors de nos voyages que nous entendons cette même vieille histoire racontée par les gens "d'en bas" à propos de ceux "d'en haut", à savoir que les "civilisés", ce sont eux et que les autres "des hauteurs" sont des sauvages. Néanmoins, cette histoire ne me laisse pas indifférent et m'inquiète un peu: et si c'était vrai ? Patricia semble moins s'inquiéter que moi et me répond "qu'on verra bien". On roule un peu pour s'arrêter quelques kilomètres plus loin au bord d'un torrent rafraîchissant, dernière halte avant la rude montée qui nous attend et j'en suis encore là de mes réflexions quand un pick-up arrive et qu'un homme en descend pour se rafraîchir à la rivière; il nous offre quelques mandarines et je me dis qu'il n'y a pas que des bandits dans ces montagnes…
Et la montée commence; et il fait chaud; et c'est long… Mais toujours pas de bandits ! D'ailleurs, il y a plusieurs hameaux le long de cette piste qui n'en finit pas de monter, c'est loin de ressembler à ce que nous décrivaient les gens "d'en bas". Vers 16h, revient sur le tapis la question habituelle: où est ce qu'on dort ? Bah, il est encore tôt, on va continuer à monter encore un peu ! A ce petit jeu, la nuit arrive toujours un peu plus vite que prévu et il devient urgent de prendre une décision; on avise une vieille cabane qui pourrait nous abriter (d'autant plus que la pluie menace) mais il y a des habitations un peu trop près et on ne le sent pas trop… On repart pour une ou deux épingles à cheveux de plus et nous arrivons à un petit groupe de maison; une vieille est là devant sa chaumière et nous lui demandons si nous pouvons dormir quelque part: pas de chance, elle ne parle pas Espagnol (et nous toujours pas Quechua) et la conversation tourne court. Finalement les habitants du hameau nous montrent une maison en construction où nous pourrons passer la nuit au sec; il y a un peu de paille par terre, pas d'humidité, pas de courrant d'air, c'est parfait ! Patricia, fidèle à ses habitudes, va demander au hameau si quelqu'un pourrait nous faire une soupe et comme d'habitude, elle trouve ! En attendant, nous nous sentons bien ici: les gens sont accueillants; un groupe d'une dizaine de personnes joue au foot aux dernières lueurs du jour sur une vague terrasse un peu au dessus de notre palace, certainement le seul endroit plat à des kilomètres aux alentours. D'autres rentrent les vaches; bref, c'est la vie normale d'un village des Andes le soir; et toujours pas de bandits !

Drôles de bandits…

Un peu plus tard, nous descendons manger la soupe préparée par nos hôtes d'un soir: il s'agit d'un jeune couple qui ne semble pas avoir les deux pieds dans le même sabot; ils nous accueillent sous un auvent (un toit de palme et trois murs) au milieu de leur enclos. On ne distingue pas grand chose des alentours puisqu'il fait nuit mais leur abri dispose d'une ampoule électrique allumée ! Contre le mur, un feu crépite, dont la fumée s'échappe entre le haut du mur et le toit. Sur le feu, accrochée à un trépied, une marmite où cuit la soupe. A coté du feu, un petit banc avec un dossier où l'on nous invite à nous serrer, ce que nous faisons bien volontiers car il ne fait pas chaud et il pleut. Nos hôtes forment un couple vraiment chaleureux qui nous inondent de questions mais nous leur rendons bien : nous aussi nous leur demandons des détails sur leur vie dans ces montagnes et la conversation est fort animée ! Ils ont déjà un petit garçon de 6 ou 7 ans qui dort à coté du feu et de la soupe qui chauffe et la femme tient un petit bébé dans ses bras ; ils nous apprennent qu’ils ont adopté cet enfant qui est le fils d’un autre femme du village incapable de s’en occuper. On comprend que la mère de cet enfant est trop jeune… Nous trouvons l’attitude de ce couple exemplaire, d’autant plus que leur dénuement est bien réel. Un bel exemple de solidarité qui prête à réfléchir…
Notre nuit dans la maison en construction est sèche malgré la pluie et quand nous nous levons, le temps n’est pas terrible : nous sommes dans le brouillard et on n’y voit rien. Nous redescendons prendre le petit déjeuner chez nos hôtes d’hier soir et c’est parti. Le col n’est plus très loin, 2 heures à peine… Derrière, une autre descente suivie d’une autre montée de plusieurs heures en haut de laquelle se perche un curieux village vers 3400 m : il n’y a qu’une grande rue qui s’appelle d’ailleurs "l’avenue d’Abancay " ; cette avenue tourne brusquement à gauche pour une raison qui nous échappe (tout droit, c’était pas mal non plus…) et dans le virage, 5 ou 6 hommes sont occupés à malaxer des tonnes de boue avec leurs pieds afin d’en faire des briques qui serviront visiblement à finir la maison en construction juste à coté. Ils nous offrent en passant la meilleure chicha (alcool de fermentation du maïs) que nous ayons bue au Pérou.

Au loin, Abancay.

Puis nous prenons le virage à gauche et commençons une longue descente sur Abancay, fin de notre périple à vélo. D’ailleurs au bout de quelques kilomètres, notre ultime étape se dévoile enfin : Abancay apparaît au loin. Mais il s’agit d’une ville importante de plusieurs dizaine de milliers d’habitants qui nous paraît cependant bien minuscule vue d’ici. On doit en être encore bien loin ! Sans trop en parler à Patricia qui semble toute contente, je ne suis plus aussi sûr que nous y arrivions ce soir… Et une interminable descente commence ; la pente n’est pas très forte, le piste est bonne, tout va bien. Mais un peu plus bas, la piste est trempée et nous devons ralentir à cause de la boue qui gicle sous les roues. Il fait beau et ce n’est pas la pluie qui est la cause de toute cette eau mais un arrosage consciencieusement effectuée par la DDE locale afin de permettre à une belle niveleuse que nous ne tardons pas à rencontrer un peu plus bas de raboter les aspérités de la piste ; voilà pourquoi la piste était si bonne au dessus et pourquoi elle devient si mauvaise maintenant ! Notre moyenne s’en ressent immédiatement… Maintenant nous sommes assez bas et Abancay semble avoir complètement disparu de notre horizon; la piste serpente interminablement en épousant les moindres petits vallons secondaires et elle descend toujours. L'heure tourne, nous faisons une petite pause pour nous restaurer un peu, il est 14 h.

Abancay, toujours au loin…

Nous apercevons maintenant la route goudronnée qui monte vers Abancay de l'autre coté d'une grande vallée dans laquelle notre piste semble plonger, vraisemblablement à la recherche d'un pont sur la large rivière que nous découvrons en contrebas. Abancay est maintenant sur notre gauche et notre piste nous entraîne à droite. Enfin, au bout de nombreux kilomètres toujours en descente, le pont apparaît enfin. Nous le franchissons pour nous retrouver immédiatement sur la grande route goudronnée qui monte maintenant vers Abancay: d'après l'altimètre, il nous faut remonter 600 m de dénivelé et un panneau indicateur nous apprend qu'il nous reste 20 kilomètres à parcourir. Nous comprenons que si nous arrivons à Abancay, ce sera de nuit ! Et la longue remontée commence, lentement car nous avons déjà 70 kilomètres dans les pattes. Il y a un peu de circulation et les camions qui nous frôlent nous déséquilibrent de leur souffle. C'est assez dangereux surtout maintenant que la nuit tombe; nous allumons nos frontales que nous plaçons à l'envers sur nos têtes de manière à être mieux vus mais nous ne sommes pas trop rassurés… Mais les lumières de la ville se rapprochent et nous savons maintenant que nous allons y arriver. Nous sommes dans état second, un peu euphoriques et nous ne sentons plus la fatigue. Voilà maintenant les faubourgs: comme toujours, il s'agit de la partie la plus laide de la ville, comme si nous y entrions par l'envers du décor. Nous traversons maintenant le quartier des "garagistes": vaguement éclairés par quelques réverbères, de nombreux véhicules gisent sur les bords de la rue. Malgré la nuit, il y règne une activité importante et l'ambiance sonore est forte; il faut dire qu'il n'est pas si tard qua ça, peut-être 19 heures… Nous entrons maintenant véritablement en ville et il faut demander aux passants où se trouve le "terminal terrestre". Le voilà enfin, au milieu d'un dédale de rues dans un quartier pas des plus chics…

90 kilomètres plus tard, Abancay.

Ca y est, nous posons les vélos au pied d'un escalier et Patricia part en reconnaissance à la recherche d'un bus pour Cuzco; ce n'est pas simple car il règne une grosse agitation dans le terminal, il faut négocier âprement l'embarquement des vélos et il faut bien dire que nous sommes complètement groggy au milieu de cette foule après avoir passer 15 jours dans les grands espaces de l'altiplano. Voilà, nous avons nos billets: notre bus ne part que dans plusieurs heures, vers minuit. Nous pouvons nous restaurer un peu dans une gargote à deux pas puis nous allons nous affaler dans les fauteuils de la salle d'attente. Tout le monde y somnole un peu malgré le son d'un télévision qui diffuse un programme particulièrement débile de la télé péruvienne.
Notre périple à vélo se termine ici, dans cette salle d'attente froide et bruyante. Nous ne réaliserons vraiment que demain ce que nous venons d'accomplir: 800 kilomètres de pistes parfois bonnes mais le plus souvent exécrables, au travers de hauts plateaux et de vallées profondes. 800 kilomètres d'un curieux mélange de plaisir et de douleur, de larmes parfois et de silences admiratifs devant les ambiances sidérantes de l'altiplano, d'engueulades entre nous et des moments de pure communion quand nous tombions d'accord pour continuer notre course, pour nous enfoncer plus loin et plus longtemps dans ce qui nous semblait être le cœur du Pérou.
Car après une telle traversée du "Pérou profond", la suite du voyage ne pouvait nous paraître que moins intense même si elle fut belle et variée. Ce fut d'abord un trek autour de l'Ausangate, magnifique sommet de 6200 m, effectué à trois avec un muletier très attachant et rencontré par hasard en montant dans le bus. Puis nous n'avons pas résistés aux sirènes de Machu Pichu que Patricia connaissait déjà. Pour gagner ce site fabuleux et auréolé de mystères et de légendes, nous avons pris le chemin des écoliers: 5 jours pour aller et revenir "par derrière" d'abord en taxi, puis en vélo (longue descente de près de 3000 m de dénivelé), puis à pied en passant par la montagne pour se finir le long des rails de la voies ferrée qui serpente au fond des gorges de l'Urubamba. A Agua Calientes, village sordide qui grandit anarchiquement sous la pression touristique, nous avons retrouvé les hordes de visiteurs, ce qui gâche un peu la visite de Machu Pichu, mais comment faire autrement ? Il nous en reste une impression mitigée de merveilleux et de mercantile. Machu Pichu mérite assurément plus qu'une simple visite de quelques heures….
Non, le plus marquant et le plus "constructeur" fut pour moi cet extraordinaire traversée des plateaux centraux du Pérou, cette longue dérive au fil des cols et des vallées, cette vague -la fameuse Vague Mythique des surfeurs- dont il faut rêver longtemps avant de pouvoir la rencontrer; cette vague qui nous a cueilli à Huancayo et sur laquelle nous sommes restés en équilibre jusqu'au bout.

Commentaires

Magnifique récit, magnifique aventure.

Merci de nous faire partager cette tranche de vie hors-normes et nous permettre de rêver un instant. [Phil'Ô, le 25.11.10]
Bon ben ça ne fait que confirmer ce que je pensais. WAOUH !!!
Le récit est vraiment prenant et je ne me suis pas lassé à le lire. Il est bien fractionné pour ne pas paraître indigeste. Par contre j'ai fait un bon gros ctrl + sous firefox pour agrandir la police.

C'est vraiment fort comme récit. Je retiens encore une fois que lorsque l'on va dans ces pays, on prend une bonne leçon de civisme. Là-bas les gens n'ont rien, mais ils sont bien souvent prêts à nous accueillir. C'est simplement l'hospitalité. Mais bon difficile de comparer nos sociétés... La question que l'on se pose souvent, c'est qui d'eux ou nous est le plus heureux au final ?

Ce qui est drôle c'est qu'en ce moment je suis en train de lire le livre d'un ami de mes parents qui est parti en 1980 faire le tour du monde à vélo en autonomie absolue (pas de net et avec peut-être 1000 francs en poche). Il a mis au final 5 an 1/2, a parcouru 76500km sur les 5 continents et surtout a vécu des moments exceptionnels de partage. Bref un joli voyage qui fait rêver, mais pas accessible au premier venu. A son retour il a passé 6 mois chez nous et il a bercé chaque repas avec une anecdote de voyage. C'est peut-être ce qui m'a donné cette envie de voyager à sa manière. Dommage ce livre n'existe qu'en très petit tirage et peu de traces sur le net.
Il est loin d'avoir ta plume françois mais il est très agréable à lire. Le voyage tout comme le tien est un pur plaisir que vous nous offrez.

Merci et on en redemande !!! [squal, le 25.11.10]
salut
ça fait du bien , c'est de l'artisanal comme on aime ,ça respire, ça décoiffe, je n'ai jamais mis les pieds ni les roues par-là, mais ça donne envie
bonne continuation
auguste [auguste, le 01.12.10]