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du Khar Nuur, coup d'oeil vers la rivière Khovd, 500 m plus bas
du Khar Nuur, coup d'oeil vers la rivière Khovd, 500 m plus bas
bien-être dans le paysage
bien-être dans le paysage
petit camarade transhumant, pas d'accord avec son maître
petit camarade transhumant, pas d'accord avec son maître
Khar Nuur, de la glace, des fleurs , des moustiques
Khar Nuur, de la glace, des fleurs , des moustiques
vers l'amont de la rivière Khovd
vers l'amont de la rivière Khovd
cyclopédiste pas content , et pas décidé à donner un coup de main...4° panne pour 3 heures et 30 km
cyclopédiste pas content , et pas décidé à donner un coup de main...4° panne pour 3 heures et 30 km
panneau très engageant, vers l'aeroport d'Ulgii
panneau très engageant, vers l'aeroport d'Ulgii
vue de la rive nord du lac Khurgan
vue de la rive nord du lac Khurgan
pont sur la rivière Khovd, entrée dans le 
"parc" Altaï Tavan Bogd
pont sur la rivière Khovd, entrée dans le "parc" Altaï Tavan Bogd
bivouac dans les tumuli, au confluent des rivières Khovd et  Godon
bivouac dans les tumuli, au confluent des rivières Khovd et Godon
quel(le) est l'intrus(e) ?
quel(le) est l'intrus(e) ?
les pastels, toujours eux dans ce grand calme   ( Khargaïtin Gol, la rivière des acacias )
les pastels, toujours eux dans ce grand calme ( Khargaïtin Gol, la rivière des acacias )
allez, encore une petite du lac Ureg , une vue de l'accès est ( notre coup de coeur )
allez, encore une petite du lac Ureg , une vue de l'accès est ( notre coup de coeur )
 décor somptueux pour une petite pause
décor somptueux pour une petite pause
sieste sous surveillance d'un berger de passage au Khar Nuur-lac noir
sieste sous surveillance d'un berger de passage au Khar Nuur-lac noir
les jeunes chameaux sont timides, pas les hommes
les jeunes chameaux sont timides, pas les hommes
la terre est à tous, chacun son chemin
la terre est à tous, chacun son chemin
Trajet suivi sur fond de carte
Trajet suivi sur fond de carte
« Mongolie : Altaï mai- juin 2010 (1/2)

Mongolie : Altaï mai-juin 2010 (2/2)

Par auguste, le 11.12.10

09 juin
La route continue dans une bonne ambiance calme de moyenne montagne , ensoleillée comme il faut, juste assez ventilée pour maintenir une température optimale. La piste est roulante et le dénivelé quasi inexistant, nous suivons le cours de la rivière Sagsaï depuis trois jours . Après un parcours que nous avons trouvé plutôt difficile jusqu'alors, c'est une espèce d'idéal de balade tranquille que nous apprécions, jusqu'à l'arrivée à la petite ville d'Altaï. La ville est annoncée à grand renfort de panneaux illustrés le long de la piste, qui commémorent le 50° anniversaire de la création de la commune, dignes d'une publicité pour les Hautes Alpes: forêts de conifères, chèvres qui batifolent dans l'herbe à tous les étages de la montagne. Ne manquent que les télésièges ... La com fait aussi des émules par ici, aussi mensongère qu'ailleurs .
Ravitaillement dans quelques magasins plutôt dégarnis, ça ne doit pas être le bon jour, guanz occupée par des joueurs de billard passionnés, visite sommaire, orientation , et ça repart...
Pas pour longtemps, une petite dizaine de kilomètres plus loin , nous sommes arrêtés par des militaires . Jusque-là rien d'extraordinaire, un garde-frontière qui fait son boulot, qui contrôle nos passeports, rien de plus . Mais quand je lui demande de nous les rendre, il refuse .
Aïe, ça sent le soufre! Quelques discussions mongolo-anglophones-avec- les- mains plus tard, nous comprenons que nous sommes à 25 km de la frontière chinoise , en infraction car nous n'avons pas le permis spécial pour les zones frontalières. Nous sommes en état d'arrestation, et cette histoire ne peut se régler qu'à l'Office des Frontières d'Ulgii. Ambiance !
On commençait à être vraiment dans le bain du voyage, ça casse l'élan!

10 et 11juin
Après quelques heures de discussions, une nuit de camping forcé près du poste militaire, nous trouvons, contraints et forcés un accord avec le cheffaillon zélé, un peu frimeur, et un tantinet gêné qu'on ait l'âge de ses parents- ce sur quoi j'insiste juste pour faire pression- sur la suite du programme. La conclusion est que nous devons louer une jeep et retourner avec un militaire détenteur de nos passeports à Ulgii, pour régler l'affaire avec le boss du bureau concerné, l'Office des Frontières .
En résumé, les zones frontalières ne sont pas matérialisées , et commencent à 30 km des dites frontières, à chacun de faire ses estimations . La règle existe mais n'est écrite nulle part, ni sur le site officiel de l'ambassade de Mongolie en France par exemple, ni sur aucun des documents édités pas de soi-disant professionnels, tous guides touristiques et agences confondus, et ce quelque soit leur réputation de sérieux et leur renommée dans le « milieu » de l'industrie touristique …milieu de racket au sens le plus exact. La rétention d'information permet la manipulation , vieille recette.
Car le tourisme est bien une industrie, destinée par essence à faire cracher leurs dollars ou toute autre monnaie plus ou moins solide , aux évadés-consommateurs des goulags post-industriels de l'ouest , rien de plus .
Il n'y a aucune espèce de signalisation ou avertissement quelconque sur les principales pistes , ou plutôt dans ce secteur , sur la seule piste .
Les militaires ont installé leur poste et leur barrière à 25 km de la frontière sur la principale piste du secteur, donc quand nous y arrivons , l'infraction est constituée puisque la zone frontalière commence à 30 km! ça s'appelle un piège, CQFD!

Nous avions passé une journée à Ulaan Baatar pour tenter de régler cette question de permis. Il a fallu trouver l"Office des Zones Frontalières " perdu dans un faubourg , ce qui est déjà une expédition en soi. Il a ensuite fallu se faire comprendre du planton de service, attendre une heure devant le poste de contrôle, entrer militairement accompagné pour discuter cartes à l'appui avec un colonel très sérieux et bien propre sur lui, argumenter de notre précédente incursion dans l'Altaï, avant de nous entendre dire que sans guide ni interprète , il ne nous délivrerait pas le permis, sauf avec une caution ( de quelle nature ?) de l'Ambassade de France. Illico nous sommes allés à l'Ambassade qui ne nous a fourni ni appui, ni renseignement utile: "circulez, y a rien à
voir ".
Nous avons ensuite fait l'erreur d'essayer de passer par une agence de voyage à Ulgii, pensant que peut-être ce genre de permis pouvait s'obtenir à la façon des invitations ou des réservations bidons des hôtels russes ou chinois, en payant simplement le professionnel mandaté pour jouer les intermédiaires, pourquoi pas . C'était une hypothèse a priori pas plus bête qu'une autre, mais en l'occurence pas du tout adaptée. Nous avons compris après discussion avec le grand chef des douanes d'Ulgii, qu'à l'inverse les agences se présentent comme intermédiaires obligés entre l'Office des Frontières d'Ulgii et les touristes, pour les contraindre s'ils veulent aller dans les zones convoitées, à leur acheter un séjour avec tout l'attirail standard: le van 4x4, le chauffeur, l'interprète, le cuistot et tout le bazar. Et alors seulement l'agent de voyage s'arrange pour faire délivrer le permis . Il faut dire que les explications sont ardues quand on ne maîtrise pas la langue.
Pour en finir avec cet épisode détestable, nous devons d'abord passer à la banque le lendemain matin, payer l' amende réglementaire, reçu à l'appui, et obtenons le permis pour les zones frontalières.
Nous digérons tant bien que mal l'incident et décidons d'aller vers les les grands lacs du parc d'« Altaï Tavan Bogd »: Khoton, Khurgan et Dayan, ça nous semble une bonne façon de boucler au sens propre ce voyage au Far West.
Delüün , Tolbo et ses moustiques, Tsambagarav Uul, ce sera pour une autre fois ? peut-être .

12 juin
Il nous faut repasser par Tsengel, nous connaissons la route de montagne par Sagsaï, et nous n'avons pas du tout envie de passer un ou deux jours à la poussette dans la grande vallée sablonneuse sans cours d'eau qui va vers Ulankhus ( le Bouleau Rouge ). Direction le marché pour prendre un "taxi", autrement dit une jeep UAZ 4 places dans laquelle on s'entasse à 9 ou 10, plus ou moins assis les uns sur les autres, calés par les bagages variés qu'on glisse dans tous les interstices, sous les sièges, sous les fesses ou sur les genoux des passagers, sur le toit, etc...Un premier taxi refuse nos vélos, un deuxième accepte, moyennant finance évidemment, avec une voiture qui à l'air en bon état.
Nous sommes une fois de plus mis d'office en communication par portable interposé avec un intermédiaire, pas forcément matériellement intéressé- encore que ça reste à prouver- qui parle anglais. Nous le remercions poliment et fermement. Si nous n'arrivons pas à discuter le prix du transport en direct, autant rester à la maison.
Nos vélos sont fixés sur la roue de secours à l'arrière, avec quelques bouts de fil de fer, bouts de ficelle, et nos sangles pour solidariser l'ensemble. Après quelques coups de gueule de circonstance pour stimuler une grand -mère de nos âges qui prend deux heures pour finir de faire ses courses pendant que nous cuisons sous le soleil dans la bagnole, ce qui déclenche des sourires complices, nous partons, et arrivons enfin à Tsengel : 4 heures pour 75 km dans le sable et la caillasse, sans panne d'aucune sorte, c'est quasiment un exploit .
Nous campons à deux kilomètres de la sortie sud de la ville, pas loin de quelques ger dont les occupants nous font une petite visite de curiosité élémentaire, au prétexte de rassembler les vaches. La campagne reprend ses droits, la terre et l'eau sont à tout le monde, chacun veille avec la discrétion nécessaire et suffisante . ( N 48°55.698, E 89°07.148, Alt: 1888m )

13 - 14 juin
Tsengel. Réveil matinal pour cette nième nouveau départ, nous espérons en avoir fini avec les casseroles administratives ou dérivées. Je fais une petite mise en jambe vers le centre du patelin, pour un ravitaillement complémentaire en nouilles, gâteaux secs et essence pour la dizaine de jours que nous prévoyons en autonomie. Le tour vers les lacs en montant par la rivière Khovd et en redescendant par la rivière Khargantin fait 2 à 300 kilomètres linéaires, avec 1500 à 2000 mètres de dénivelé cumulé sur la carte . Et ça ne tient pas compte des « détails » du terrain, ce qui peut doubler la mise en termes de dénivelé, ni des caractéristiques locales: sable , cailloux, gués , etc...Tout ces petits riens qui donnent son charme à la balade et prennent un certain temps, consomment une certaine énergie.
Belle virée le long de la Khovd Gol, d'abord sur une piste en gros galets, puis en terre bien stable. Le paysage offre une alternance de zones herbeuses, de forêts de mélèzes qui commencent à apparaître, et de passages plus secs , jusqu'au pont qui franchit la rivière et marque l'entrée dans la Parc « Altaï Tavan Bogd » ( N 48°41.831, E 88°47.509, Alt:2012 m).La région est plus habitée que les précédentes, les taches blanches ou grises des ger égaient le paysage, ça change de l'austérité, de la rudesse des semaines passées. On voit du monde, des petits troupeaux, du mouvement autour des ger, des chiens qui courent après les gamins qui jouent au ballon et qui courent après les chiens, etc...on nous fait des grands saluts depuis l'autre rive.
Nous sommes réconciliés avec nous-mêmes, en accord avec ce bout de chemin dans ce coin de planète. Le doute sur l'intérêt de ce projet, nous l'avons eu plusieurs fois, au point d'envisager un retour anticipé, après l'épisode militariste d' Altaï par exemple. L'écoeurement nous a coupé les pattes , quand nous avons été en mesure de bien apprécier la fourberie des professionnels qui nous ont grugé, mais pas au point de baisser les bras face à ce genre d'adversité sournoise et méprisante.
Maintenant que nous avons le permis en bonne et due forme, nous ne croiserons aucun garde ni militaire jusqu'à la fin du séjour, ça doit être normal.
Nous enchaînons avec un temps superbe dans la petite vallée de Mogoïtiin Gol ( la Rivière du Serpent), vers le Khurgan Nuur ( le Lac de l'Agneau ).Nous croisons trois hommes en voiture, surpris de trouver par - là deux « vieillards » ( sic). En guise d' encouragement amical ils nous donnent des cacahuètes et s'en vont aussi brusquement qu' ils sont arrivés en faisant beaucoup de bruit et de poussière : mise en scène cabotine qui va si bien aux cavaliers, et un peu moins aux automobilistes.
Nous envisageons de bivouaquer près de quelques mares d'eau claire sous le col sans nom qui domine le lac, a proximité d'une bande de chevaux qui boit , et d'un petit groupe de chameaux installé à une cinquantaine de mètres pour une sieste. Nous dérangeons manifestement, les petits sont couchés et se lèvent lentement , accompagnés des mères qui regardent calmement dans notre direction, et tout le monde semble partir. Nous gardons un oeil sur nos voisins du jour, question de principe, nous ne sommes pas chez nous. Et tout à coup derrière une butte je vois une femelle trotter droit sur moi, renfrognée, l'air très fâchée. Elle s'arrête à trois mètres et m' engueule sur un ton pas conciliant du tout. Je comprends le sens du message, elle me laisse négocier un repli en douceur, et nous allons humblement planter notre tente quelques centaines de mètres plus loin, dans un autre repli du terrain, sans animaux en vue.
Je conclus de cette nouvelle expérience involontaire, qu' une chamelle chargée de famille, pas contente, vue à trois mètres et qui me regarde droit dans yeux en gueulant, ç'est impressionnant ! Surtout que ça a l'air pataud et bonnasse voire un peu demeuré, ces braves bêtes, quand ça mâchonne bruyamment trois brins d'herbe sèche, en bavant tout vert au milieu d'un champ de cailloux, avec un regard qui n'évoque au premier coup d'oeil pas grand -chose d'autre qu'une sorte d'ahurissement perpétuel. Mais quand elle vient vers moi en trottant à 15-20 km- heure en fixant ses gros yeux globuleux bien droit dans les miens, parce que j'ai dérangé la sieste du petit, et que j'ai le loisir d'apprécier le dessin de ses sourcils tellement elle ne s'arrête pas loin , je comprends assez vite que sous le flegme apparent il y a un vrai dynamisme, et derrière le regard impassible un vrai cerveau en alerte permanente, et qui fonctionne bien. Les chameaux non plus, n'aiment pas qu'on les emmerde ! ( N 48°36.994, E 88°42.470 Alt: 2212 m )
Nous avons bien dormi, les chevaux et les chameaux probablement aussi , en tous cas nous n'avons pas eu de réclamation .


15 juin
La descente vers le lac est quasi- acrobatique au début tellement c'est raide; nous croisons un petit UAZ -plateau à ridelles, qui a du mal à monter son chargement de ger en kit . La vue porte sur quelques dizaines de kilomètres à l'ouest jusqu'au bout du lac Khurgan , et au sud vers les montagnes enneigées frontalières de la Chine, ( Chanagat Uul, la montagne de la Passoire,
3513 m ).
Le terrain est ferme, globalement descendant, mais fait de « montagnes russes » de quelques dizaines de mètres, assez fatigant en dépit des apparences , ce qui n'est pas du tout lisible sur les cartes. Les petits dénivelés en dessous de 100 mètres n'apparaissent pas, ils sont considérés comme du terrain plat, et pourtant …à vélo on sent bien qu'il y a quelques ondulations !
Après une pause de milieu de journée en pleine chaleur près du lac , harcelés par les moustiques qui reprennent leurs habitudes après un hiver rude , nous progressons tranquillement, un peu dans sable, vers le lieu de référence du secteur, Sirgal, son pont de bois au confluent des lacs Khurgan et Khoton, sa caserne que nous ne souhaitons pas visiter, et son épicerie- station d'essence du bout du monde .( N 48°35.921, E 88°26.217, Alt: 2087 m )
Les gâteaux secs à la noix de coco - made je ne sais où - de la dernière livraison sont excellents et nous en profitons pleinement, face au coucher de soleil sur les plages du lac Khoton , en compagnie des oies .

16 juin
Après avoir traîné le long de la rive sud du lac Khoton, nous prenons la direction de la
rive sud du lac Khurgan. Elle n'est pas aussi facile d'accès que nous l'aurions souhaité. Nous devons traverser la rivière « Ikh Türgen Gol » ( la Grande Rivière Rapide ), et comme son nom l'indique, c' est un torrent vif, large, avec un fort courant quand nous y arrivons . Renseignements pris auprès des enfants qui jouent près de la rivière, puis auprès des parents dans une ger du coin, il semble qu'il y ait un pont deux ou trois kilomètres plus haut. Nous grimpons vers l'amont de la rivière et entrons dans la forêt de mélèzes qui borde le piémont du Tsagastain Uul ( la Montagne du Poisson , 3500m). En chemin nous croisons quelques ger, et nous en profitons pour essayer d'acheter du fromage. La famille qui nous accueille fait tout ce qu'il faut, bien dans les règles: nous sommes invités à nous asseoir à gauche de la porte sur des petits tabourets, à boire du thé au lait et du lait caillé, en mangeant quelques gâteaux secs faits maison bien sûr, mais pas de fromage . Il est trop tôt, ils n'ont pas encore eu le temps de le faire, a fortiori de le faire sécher . Après les échanges de civilités , photos, adresse, nous laissons un flacon de collyre au père qui a une conjonctivite impressionnante , et juste avant de remonter sur nos vélos , la mère nous donne quelques boulettes brunes de la taille d'une grosse noix, qui sentent le fromage; on nous dira plus tard que c'est du fromage cuit avec de l' aïrag .
En avant pour le pont, qui est plutôt une passerelle artisanale, en rondins de petit diamètre, et pas en madriers et planches de gros calibre comme tous les ponts que nous avons vus jusqu'alors. Il est juste assez large pour permettre le passage des jeep des bestioles et des humains.
( N 48°33.622, E 88°21.683, Alt: 2136m ).
L'endroit est verdoyant , on croirait le Jura ou les Vosges, alors que trois ou quatre kilomètres plus bas c'était désertique: du caillou, encore du caillou.
Des forêts de mélèzes occupent tout ce pan de montagne exposé au nord-est et protégé des vents d'ouest incessants , et une kyrielle de petites mares parsèment le terrain. Les moustiques se lèchent les babines dès notre arrivée, et font honneur à notre viande fraîche de touristes égarés dans ce coin de montagne. Nous avons une vue fort sympathique sur les sommets coiffés de neige, et mis à part les moustiques , l'endroit est superbe.

17 juin
Quelques kilomètres après le départ, nous sommes arrêtés devant la « Baga Turgen Uul »,
( la Petite Rivière Rapide ), son pont en morceaux qui ne sert plus à rien, et son gué que nous décidons de ne pas franchir, parce qu'il y a des jours comme ça, où la fatigue, l'appréhension des limites, la mauvaise humeur, toutes choses très subjectives et accumulées, mettent du sable dans les rouages.
La date du retour approche, le chemin est incertain , c'est le moins qu'on puisse dire, le terrain difficile, les vélos sont lourds . Pour un peu on appellerait un taxi mais au moins, pour ça nous sommes tranquilles. Reste à faire une pause , reconstituer le puzzle du projet qui se désagrège, récupérer nos esprits fatigués, aujourd'hui, demain ?
Ca ne dure pas trop longtemps, après deux heures de brain storming intense, agrémenté de quelques coups de gueule qui soulagent, sans déranger les voisins, étant donné qu'il n'y en a pas, la décision est prise: nous retournons vers Sirgal et la rivière Khovd .
Nous n'aimons pas faire demi-tour, mais nous choisissons une forme de tranquillité pour finir ce tour sur un terrain en partie connu, en temps maintenant limité, en évitant de trop nous mettre les nerfs à vif.
Le retour maintenant fait partie du programme, le temps ne joue plus en notre faveur, et c'est un impératif que nous devons respecter à moins de prendre le risque de nous exposer à de nouvelles complications administratives et matérielles .
Game is over ? Pas du tout si nous baissons d'un cran le niveau d' exigence que nous maintenons depuis notre arrivée à Ulaan Gom il y a un mois, et si nous retournons à notre avantage le temps limité qui nous reste. Il faut éviter les mauvaises surprises ou au moins préserver d'emblée les moyens d'y remédier. Pour ça , nous ne devons plus nous éloigner d'Ulgii, mais nous en rapprocher petit à petit, prévoir un final dans le calme, avec un transport en véhicule en cas de besoin .
Nous repassons le pont de Sirgal, et posons le bivouac au milieu des dolines de la rive nord du lac Khurgan . L'horizon est d'un côté sableux et désertique , parsemé de petites mares bordées d'un peu de verdure visibles seulement quand on arrive dessus, et de l'autre festonné par le bleu intense du lac à quelques kilomètres, si on lève le nez dans la bonne direction. ( N 48°35.018,
E 88°35.933, Alt: 2158 m )
Ce concentré de paysages résolument opposés les uns aux autres donne le vertige, une sensation d'instabilité, de fragilité permanente, sans induire d'inquiétude particulière mais simplement une réceptivité aigüe. Cette impression de changer de continent à chaque fois qu’on tourne la tête finit par être troublante et entre en résonance avec notre mode de vie temporairement ascétique, très à l'écoute des sensations. Comme aurait pu dire Henri Salvador, ( mais voyageait-il à vélo, j'en doute ), « c'est la seule drogue qui nous reste », effectivement nous ne buvons que de l'eau, il n'y a pas de champignons , et rien à fumer dans les environs !

18 juin
Après un lever au petit jour en prévision d'un grimpette à éviter en plein soleil, nous sommes tout surpris d'arriver au petit col encore frais et curieux de ce qui nous environne. ( N48°36.266,
E 88°41.168, Alt: 2297 ): des fleurs, des montagnes enneigées ou desséchées. La vue vers le lac est estompée par la distance et par une brume de chaleur. Le fait d'échapper à ce cagnard nous donne rétrospectivement une bonne raison d'avoir changé de trajectoire.
Nous croisons à distance le troupeau de chameaux qui n'avaient pas apprécié notre visite quelques jours plus tôt, dans le même vallon. Ils se contentent de quelques regards hautains sans animosité perceptible . Pour Martine le danger est ailleurs: elle manque d'être assommée en recevant sur la tête une pierre que j'avais mal installée pour stabiliser un abri de fortune contre ce foutu soleil qui cogne : 35°C sous abri.
Acte manqué diront certains … je commence à me demander si je vais devoir envisager une trépanation sans anesthésie, mais non, un peu d'eau fraîche suffit heureusement à soulager les effets de ma maladresse .
Après notre pause -à haut risque pour Martine- au bord de la Rivière Mogoïtin, nous franchissons le pont de le Rivière Khovd pour en suivre la rive droite au sud vers le lac Dayan . En pleine chaleur, nous passons des gorges d' une petite dizaine de kilomètres sur un chemin en balcon, la piste principale est encore sous l'eau. Nous surplombons d'une cinquantaine de mètres la rivière bien remuante, avant de déboucher au confluent avec la rivière Godon ( la Rivière Courte Agitée) ), qui fait bien dans les cent mètres de large . Nous nous rafraîchissons après un petit coup de chaleur dans les gorges, et plantons notre bivouac dans un décor inattendu: nous sommes entourés de dizaines de tumulus de tailles variées dispersés sur le large vallon paisible qui nous accueille. ( N48°38.307, E88°47.756 Alt:2053 m)

19 juin
Le débit de la supposée petite rivière n'est pas si faible, c'est plutôt un gros torrent au pied de la montagne, ce qu'il faut traduire par : à moins d'un pont, il n'est pas possible de passer sur l'autre rive pour rejoindre la piste vers Dayan. Nous avons devant nous rive droite une falaise de 300 mètres les pieds dans l'eau, et bien sûr pas de pont pour franchir les rapides de la rivière Godon et rejoindre les traces d'en face. Il faut chercher et surtout trouver une autre sortie .
A nouvelle question , une nouvelle réponse . Nous apercevons une trace qui semble monter tout droit vers le Khar Nuur ( le Lac Noir ) qui n'est bien sur pas indiquée sur notre carte. En l'absence de pont c'est elle qui nous sauve la mise et nous évite un nouveau demi-tour .
Nous croisons une bergerie, et son berger à cheval nous confirme la direction. Nous voici en route vers le Khar Nuur ( le Lac Noir ), 500 m de dénivelé et 5 km plus loin, soit 10% de pente moyenne.
Petite digression à caractère cyclique. Quand je fais part à Martine de l'analogie d'émotions que me procurent certaines musiques ( Toumani Diabaté et Ballake Sissoko ), et la plongée dans le souvenir de certaines ambiances de voyage, elle me répond: « c'est le pédalage, la circularité , le mouvement du pédalier, la musique en rond, qui donnent le ton de la rêverie ». C'est un apaisement, de mettre en accord ses mots et mes sensations. Avis aux amateurs de tout et de rien, la réponse juste est à portée d'oreille, il faut poser, oser la question . Demain , autre jour , autre question , autre réponse, ou pas .
Chemin faisant dans cette pente longuette, nous passons l'aire de repos d' une famille de chameaux. Nos souvenirs récents nous incitent à les contourner largement, l'air de rien, et tout se passe dans le calme. Dans les derniers raidillons de cette bavante, un cavalier- berger, puis deux, un vieux , un jeune, nous accompagnent, avec un jeune chien qui ne demande qu'à jouer, alors que nous poussons avec toute l'énergie qui nous reste. Nous n'avons pas la disponibilité suffisante pour jouer avec ce jeune fauve fort sympathique, et nous ne voulons surtout pas l'apprivoiser.
L'arrivée surplombante au Khar Nuur est lunaire: un grand lac anthracite sous les nuages
(N 48°86.196, E 88°52.842, Alt: 2523 m ). Après quelques jours d'isolement nous apercevons quatre ger en construction sur la rive d'en face, ça fait beaucoup de monde d'un seul coup d'oeil, et de quoi nous inquiéter pour notre tranquillité.
Nos haltes quotidiennes sont des repères temporels importants:
- pour la mise en condition : le feu, de bois ou d'essence,
- le plat du jour ( pâtes, semoule ou autre céréale ), le choix de l'assaisonnement
( bouillon de poule ou poudre de nature indéterminée , sauce tomate déshydratée, sel, fromage fondu pour les grands jours, ou aaroul – fromage sec -qui se révèle être un excellent condiment),
- et le final rituel du café soluble indonésien, allemand ou autre, avec la friandise ukrainienne de référence, les fameux gâteaux fourrés au chocolat noir , ou au lait « Super Kontik », excellents, et dignes des meilleurs fourrés au chocolat de certain fabricant de surgelés bien connu. Quand c'est au milieu de nulle part la seule friandise digne de ce nom depuis plusieurs semaines , on savoure.
Après une longue pause nous quittons le bassin de la rivière Khovd pour entamer le tour du lac. Nous longeons la rive au pas de course si on peut dire , assaillis par des hordes de moustiques affamés, et bien que l'eau soit encore gelée sur la rive ils sont déjà nombreux à avoir éclos . Nous nous réfugions sur la première colline ventée à distance de l'eau pour échapper à leur voracité . En aval du lac, la vallée de la rivière Khargaïtin large de trois à quatre kilomètres commence à être peuplée de yourtes et de troupeaux dans tous les coins. Il y a même de l'herbe. Nous sommes fin juin et c'est le début tardif des migrations vers les hauteurs. Les squelettes de ger poussent comme des champignons .
Nous faisons halte dans un petit vallon transversal à l'écart de la piste, près d'un cimetière pour être au calme. Nous recevons bien vite la visite de deux jeunes femmes et de deux fillettes. Elles nous offrent en signe de bienvenue du lait, du fromage que nous dégustons ensemble en buvant un thé avec quelques gâteaux secs bien appréciés par les gamines. Le but de leur visite est commercial, signe que nous sommes bien dans une vallée qui fait l'objet d'une certaine fréquentation touristique. Elles souhaitent nous vendre divers produits de leur fabrication : pochettes de feutre pour téléphone portable , porte - monnaie, grossièrement décorés, robes brodées, grandes ceintures . C'est la première fois hors des villes que nous faisons ce genre de rencontre intéressée, et pourquoi pas. Après discussion avec nos deux vendeuses, nous tombons d'accord pour leur acheter une pochette à 2500 tügrüks, ce qui nous semble convenir aux qualités artistiques modestes de l'objet, au lieu des 5000 demandés.
Nous nous quittons satisfaits de cette transaction honorable, quand un berger vient vers nous, visiblement fatigué de sa journée. Il s'installe pour boire un thé avec nous en faisant un brin de causette au sujet de son troupeau qu'il ramène à l' enclos dans le bas de la vallée.

20 juin
Nous longeons la vallée de la Khargaïtin Gol en prenant notre temps. Nous sommes décidés à trouver un véhicule à Tsengel pour rejoindre Ulgii, donc nous ne sommes pas pressés de faire les quelques dizaines de kilomètres en pente douce qui restent .
Le temps est un peu humide, sans plus, l'herbe est verte et les troupeaux commencent à monter, nous passons l'après-midi à l'écart de la piste au calme, histoire de nous imprégner une dernière journée de cette ambiance de montagne ample, accueillante et calme, à part un orage bien violent en pleine nuit.
Nous profitons bien jusqu'au bout des fantaisies du climat et de ses sautes d'humeur.
( N 48°46.223, E89°07.942, Alt: 2290 )

21 juin
Arrivés à Tsengel en milieu de journée, nous prenons illico la direction d'une guanz toute proprette, avec le projet de chercher une voiture ensuite. Nous rencontrons deux cyclistes italiens qui veulent aussi rejoindre Ulgii. Nous nous mettons d'accord pour chercher ensemble, et aussitôt dit , aussitôt fait, nous faisons affaire avec un chauffeur.
Une fois les vélos arrimés à la voiture – merci les sangles- non sans mal , nous partons, loin d'imaginer la suite.
Après 3 ou 4 km et alors que la piste monte à peine vers le col 250 mètres plus haut, le moteur chauffe: arrêt 10 minutes, on roule 15 minutes , nouvel arrêt, et ainsi de suite pendant une heure . Gros bruit, bouts de plastiques dans la nature, le ventilateur a littéralement explosé !
Retour à la case départ à Tsengel, ou le changement de ventilo prend encore une petite heure ( les pales sont trop longues, il faut les tailler au couteau...), et c'est reparti, toujours au même rythme , avec arrêt tous les quarts d'heure jusqu'au col Muchgiragiin, au dessus de Ulaankhus.
La descente en roue libre dans le sable nous donne quelques sueurs, mais ça passe.
Tout ça n'est qu'une mise en appétit, au vu de ce qui va suivre
Dix kilomètres plus tard, nous avons droit à une crevaison, et donc à une réparation, car la roue de secours est elle aussi crevée ( encore une heure ). Nous avons le temps de constater que les pneus sont tous truffés d'énormes hernies, de déchirures larges et longues comme un doigt ou deux. Quelques centaines de mètres plus loin : deux crevaisons simultanées , rien que ça! Le chauffeur n'a pas de chambre à air de rechange, pas de colle ni de rustines, et nous demande notre matériel pour réparer ! Hors de question !
Nous avons mis 5 heures depuis Tsengel, pour faire à peine 40 km, et tout ce que ce type trouve à nous dire, c'est de continuer sur nos vélos, sans nous proposer aucun remboursement.
La moutarde monte assez fort, le chauffeur propose négligemment de rembourser un tiers du prix, et le ton monte nettement plus fort.
Il consent enfin à tout nous rembourser, et nous partons , en poussant …

Plusieurs inconvénients à cette situation:
– il reste pour nous , les quatre cyclistes plus ou moins deux litres à boire jusqu'à Ulgii ( 35 km dans le sable, ça n'ira pas vite ), et bien entendu, il n'y a pas d'eau dans la jeep.
- c'est du sable, c'est précisément la raison qui nous avait décidé à utiliser un véhicule,
- il est bientôt 20 heures , il ne reste plus qu’une heure de jour...
- le ciel est nuageux, ce qui va cacher la pleine lune, donc aucune visibilité de nuit, sur une piste aléatoire
- il pleuviotte par moments

Nos petits camarades cyclistes semblent inquiets à notre sujet. Nous leur proposons de continuer seuls car ils vont plus vite que nous, mais ils ne veulent pas nous laisser . Nous apprécions l’attention et nous sentons un peu obligés de continuer ; ils sont très attentifs, nous donnent des barres de céréales pour nous donner du punch, etc …
Après quelques chutes, bleus et jurons plus tard , nous arrivons à Ulgii vers 02 heures du matin : 6 heures pour 35 km , rien que ça , et nous terminons cette brillante étape par une engueulade avec la tenancière de l'hôtel qui veut nous estourbir.
Ah les vacances, le repos à la campagne , le farniente ...

23 juin
Nous ne sommes pas au bout de nos surprises : quand nous achetons nos billets de retour pour UB, nous avons le plaisir de voir que les prix ont grimpé de 10%.
Le lendemain, fin prêts nous allons à l’aéroport préparer et emballer tout notre matériel bien à l’avance, nous faisons l’enregistrement moyennant supplément bien sûr, et nous attendons … pour apprendre six heures après l’horaire prévu et quasiment par hasard que l’avion du jour est annulé, officiellement pour brouillard à UB !
Nous n’en croyons pas un mot, c’est bien plutôt pour insuffisance de remplissage, mais chut, il ne faut pas le dire . Nous nous mettons d’accord avec l’employé d’ Aeromongolia pour aller dormir chez lui si le prochain avion est une fois de plus annulé .
Heureusement ou pas, l’avion du lendemain décolle comme convenu, nous bouclons ce périple sans autre anicroche .
Allez, plus que cinq jours de transports divers pour retrouver notre petit centre du monde, nos mômes, notre chat bibi, nos charentaises …


Commentaires

Ah quel bonheur !

Cela me fait remonter de bien merveilleuses images...

Toujours aussi magique la Mongolie ! On a l'impression parfois d'être sur une autre planète tant la sérénité transpire de cette terre encore bien sauvage !

[Phil'Ô, le 15.12.10]
Bonjour, je recherche des photos du village de Ulaankhus ou de ses alentours.
Pourriez-vous me contacter, merci [Kat, le 26.12.11]